Saint-Hilaire-de-Chaléons
1886 - 1915
Sous lieutenant au 65ème régiment d'infanterie
Mort pour la France
Jean-Marie est né le 5 avril 1886 à Saint-Hilaire-de-Chaléons.
Lorsqu’il s’engage dans l’armée en 1905, il est étudiant ecclésiastique.
En octobre 1906, il est au séminaire de Nantes.
Début août 1914, âgé de 28 ans, Jean-Marie est mobilisé au 265ème régiment d’infanterie. Il est alors vicaire à La Chapelle-Glain.
Jean-Marie est ensuite affecté au 65ème RI.
Il est blessé le 7 juin 1915.
Il demande a rejoindre le front avant sa guérison.
Il disparaît au combat de Tahure le 25 septembre 1915.
Il est décoré de la Médaille militaire et de la Croix de guerre avec 2 palmes.
Cette biographie est rédigée grâce à l'ouvrage d’Alcime BACHELIER : « Un prêtre Soldat au 65ème RI - Jean-Marie BÂTARD – 1887 – 1915 », livre rare publié en 1919 et consulté aux archives diocésaines de Nantes que nous remercions vivement.
Jean-Marie Honoré Hilaire Bâtard est né 5 avril 1886 à Saint-Hilaire-de-Chaléons. Il est l'aîné d'une fratrie qui comptera cinq garçons.
Détail prémonitoire noté par Alcime BACHELIER : au moment de sa naissance, son père accomplissait une période militaire de 28 jours. Une image frappante demeure : celle du « pacifique soldat, penché sur le berceau de ce fils, qui devait connaître du métier des armes toutes les horreurs et toutes les beautés »
L'héritage des guerres de Vendée
La famille Bâtard est une lignée de cultivateurs, profondément ancrée dans ce Pays de Retz. L'histoire familiale est marquée par la Révolution. Les aïeux maternels, originaires de Frossay, ont dû fuir face aux révolutionnaires. L'arrière-grand-mère de Jean-Marie, alors âgée de 13 ans, fut capturée lors d'une de patrouille. Un soldat républicain avait déjà transpercé sa coiffe d'un coup de baïonnette lorsqu'elle fut sauvée in extremis par l'intervention d'un autre soldat. Son père, lui, n'a pas cette chance : surpris chez lui, il est tué sur place et jeté dans une fosse de son jardin. Cent ans plus tard, ses descendants retrouvent des écus de six francs qu'il avait cachés dans un champ voisin pour les soustraire aux réquisitions.
La vie à la Vézinière
Le foyer familial, d'abord proche du bourg de Sainte-Pazanne, déménage ensuite à la ferme de la Vézinière, isolée au bout d'un long chemin creux. C'est là que grandit Jean-Marie, très attaché à sa mère qu'il qualifie de sainte : « Merci, ô mon Dieu, de m'avoir donné ma mère ! [...] Je lui dois le peu de bien qui reste en moi ».
Même éloigné par ses études ou le service militaire, Jean-Marie reste viscéralement lié à cette maison. Il écrit chaque semaine et ses lettres sont pleines de nostalgie pour la vie quotidienne à La Vézinière.
Le deuil de Basile
L'esprit de famille de Jean-Marie se manifeste avec force dans son rôle de frère aîné, notamment auprès de son filleul, Basile affecté au 2ème régiment colonial à Brest. Le destin frappe une première fois en janvier 1914. Basile meurt brusquement d'une appendicite à Brest. Jean-Marie, accourt, mais trop tard. Jean-Marie écrit : « Notre Basile est au ciel : il y garde les places de la famille toute entière ».
Après une année de mise à niveau au presbytère de sa paroisse, Jean-Marie entre en sixième au petit collège de Chauvé en octobre 1899. Il a quatorze ans. C'est un établissement d'une quarantaine d'élèves, à l'ambiance joyeuse mais frugale : le matin, le petit déjeuner se compose d'un morceau de pain sec que les élèves complètent avec leur propre « boîte aux provisions ». Jean-Marie garde un souvenir ému de ces années, marquées par la présence de l'abbé Mocquard, et par les grandes promenades vers la Joselière, à dix kilomètres, pour se baigner.
En 1902, le niveau d'études l'oblige à quitter l'ambiance familiale de Chauvé pour le Petit Séminaire de Notre-Dame des Couëts, qui abrite alors deux cents élèves. D'abord dépaysé, Jean-Marie s'adapte vite, rassurant ses parents avec maturité : « Si je me plaignais de ma nouvelle maison, ce serait un signe que je ne suis pas ma vocation ». Il s'y révèle un élève sérieux, discipliné et laborieux, se classant toujours en bon rang sans chercher les succès brillants. En juillet 1905, à 19 ans, il obtient son baccalauréat-ès-lettres.
En octobre 1905, Jean-Marie a 19 ans. Pour éviter, pense-t-il, de devoir réaliser un service militaire de deux ans et choisir son régiment, il devance l'appel et s'engage comme volontaire pour un an. Il est affecté au 65ème Régiment d'Infanterie à Nantes, ce qui lui permet de rester proche de sa famille et du séminaire.
Libéré en 1906, il pense en avoir fini. Mais le contexte politique anticlérical de l'époque en décide autrement : une interprétation sévère de la loi rappelle sous les drapeaux les étudiants ecclésiastiques de sa classe. En novembre 1907, c'est la « dispersion » : pour « casser l'esprit de corps des séminaristes nantais, on les exile ». Jean-Marie est envoyé à Cherbourg. Arrivé dans une ville grise et froide, il trouve refuge dans une vieille église qui lui semble être « un morceau de la patrie absente ».
À Cherbourg, Jean-Marie décide d'être un soldat irréprochable. Trois mois après son arrivée, il est nommé caporal. Il prend son rôle très au sérieux, commandant ses « Crochus » (surnom qu'il donne aux soldats normands) avec fermeté mais sans aigreur.
Cette période est marquée par l'influence du « Sillon », mouvement de christianisme social qui prône l'amitié et l'apostolat. Jean-Marie y puise une méthode de commandement qu'il appliquera plus tard au cours du conflit mondial.
« Dans tout être humain, si bas qu'il soit tombé, demeure [...] une "petite âme de bonté". Cette âme, découvrons-la. »
Jean-Marie est définitivement libéré de ses obligations militaires en juillet 1909.
Mais l’aventure du Sillon est stoppée net à la demande du Pape Pie X. Jean-Marie en sera très affecté.
Dans le même temps, en octobre 1906, Jean-Marie fait sa rentrée au Grand Séminaire à Nantes. C'est une période troublée pour l'Église de France.
Durant ces années d'études théologiques, une obsession l'habite : l'Afrique. Le rêve de l'adolescent de devenir missionnaire est devenu une vocation précise. Il veut rejoindre les Pères du Saint-Esprit.
Mais sa hiérarchie refuse. Ses supérieurs estiment qu'ils ne peuvent se passer de lui dans le diocèse et rejettent sa demande. Le coup est terrible pour Jean-Marie.
Le 29 juin 1912, Jean-Marie reçoit l'ordination sacerdotale. Il a 26 ans. C'est l'aboutissement de toutes ses années d'efforts et de luttes intérieures. Au lendemain de cette consécration, il se fixe une règle de vie qui tient en trois verbes, véritable programme de son existence future, au front comme à la paroisse : « S'immoler, se donner, se taire ».
Ses débuts sont modestes. Il est d'abord nommé maître d'études au collège Saint-Stanislas à Nantes. Ce poste de surveillant ne correspond guère à son tempérament ni à son zèle apostolique, mais il s'y plie avec bonne volonté. C'est à cette époque qu'il tente une dernière fois de partir pour les missions. Il sollicite à nouveau l'autorisation de quitter le diocèse. La réponse est encore négative. Jean-Marie accepte définitivement que son champ d'action sera la France.
En octobre 1913, il est nommé vicaire à La Chapelle-Glain, une paroisse rurale qu'il qualifie avec humour de « presqu'aussi loin que l'Afrique » tant elle semble isolée au nord du département.
Pour animer la jeunesse, l'abbé Bâtard ne recule devant rien. On lui confie l'œuvre du Chant religieux, alors qu'il n'a aucune notion de musique et pense avoir la voix fausse. Loin de se décourager, il installe un petit harmonium dans sa chambre et s'acharne à apprendre seul. Le jardinier du presbytère, entendant les sons laborieux qui s'échappent de la fenêtre, commente avec philosophie : « Nout' jeune homme fait encore brômer sa veuze ! » (Notre jeune homme fait encore crier sa cornemuse). L'effort paie. Quelques mois plus tard, sa chambre devient le lieu de ralliement des jeunes gens : « Pendant une heure nous chantons à faire craquer le plafond... Puis l'harmonium fermé... C'est un vrai cercle d'études ».
Il lance également un bulletin, l’« Écho Paroissial » , dont il continuera à alimenter les colonnes depuis les tranchées. C’est ce qui nous permet aujourd’hui d’avoir ses écrits.
Début août 1914, la guerre éclate. Jean-Marie Bâtard, qui espérait encore quelques jours plus tôt que « les affaires s'arrangeraient », est mobilisé le 2 août. Il rejoint le 265ème régiment d'infanterie (régiment de réserve du 65ème) à Nantes. Avant de partir, il laisse un mot griffonné à la hâte pour un ami absent :
« Prie pour moi. Je n'ai pas peur, mais que c'est triste ! Vive la France ! ».
Le départ, le 5 août, se fait dans l'ivresse patriotique. Le régiment traverse Paris sous les fleurs et les acclamations. Jean-Marie raconte avec amusement : « J'ai récolté trois francs pour ma part... On aurait cru partir à une fête ». L'ambiance est à l'optimisme : on pense que la guerre sera courte et qu'on ne verra même pas les Prussiens. Pendant trois semaines, Jean-Marie va rester dans la région parisienne pour participer à la défense de la capitale. Il y gagne ses galons de sergent.
L'illusion est de courte durée. Fin août, le régiment est jeté dans la fournaise près de Bapaume pour tenter d'endiguer l'invasion. C'est le baptême du feu. Le 28 août, après des combats acharnés dans le brouillard, puis sous un soleil de plomb, le régiment doit se replier, décimé et épuisé.
C'est là, aux côtés de Jean THIBAUD des Moutiers, qu'il va vivre la terrible « méprise de Ginchy-Guillemont » le 28 août, un drame au cours duquel cinq autres soldats du Pays de Retz sont morts : Louis HERY d’Arthon, François LANDREAU d’Arthon, Gustave MARCHAIS de Port Saint-Père, Adolphe MARGANTIN de La Plaine et St Michel, Clair PAVY de Sainte-Pazanne et Michel MORANTIN de Chauvé.
En savoir plus sur le drame de Ginchy-Guillemont.
Les hommes marchent et combattent pendant 41 heures presque sans manger ni dormir. Un témoin retrouve l'abbé à Albert, « vêtements en lambeaux », tombant d'inanition. Pourtant, le moral du prêtre-soldat reste d'acier. Il écrit fièrement :
« J'ai eu l'honneur d'aller au feu... Il paraît que je m'y suis comporté en brave. Pas une écorchure. Après le combat, j'ai été félicité par mes officiers. Je n'ai pas tremblé une seconde ».
Après une retraite harassante, le 265ème participe à la bataille de la Marne début septembre, contribuant à stopper l'avancée allemande. Puis vient la poursuite jusqu'à l'Aisne, où la guerre se fige. C'est là, à la mi-septembre, que Jean-Marie découvre la misère des tranchées naissantes : la pluie glaciale, la boue, le manque de ravitaillement.
« Le pain tout détrempé se perd, tandis que pour manger, le soir, nous déterrons en plein combat et sous le feu, dans les champs, des pommes de terre ».
Une anecdote le montre au cœur de la mitraille, indifférent au danger :
« Vingt-quatre heures durant j'ai été bercé par la musique des balles et des obus... Pas un instant je n'ai tremblé. Je fumais ma pipe, tranquillement, au premier rang. La Sainte Vierge me gardait »
Ce que les balles n'ont pas fait, l'épuisement le réussit. Fin septembre, Jean-Marie est retrouvé sans connaissance au fond de sa tranchée, terrassé par une forte fièvre. Évacué malgré ses protestations, il est renvoyé à Nantes pour un mois de convalescence. Il revoit sa chère Vézinière, mais il culpabilise :
« Ma place n'est pas ici. Il faut que je sois là-bas pour prendre ma part de victoire ».
Le 21 octobre 1914, il reprend le train, direction la ligne de feu : « En route pour la bataille et pour la gloire, en wagons rembourrés, comme les riches ! » plaisante-t-il. Il ne rejoint pas son ancien régiment, mais est affecté au 65ème régiment d'infanterie (l'active), qui campe alors près d'Amiens.
Fin octobre 1914, Jean-Marie rejoint le 65ème régiment d'infanterie dans la Somme. Il découvre son nouveau logis : des « tas de paille percés de trous noirs » .
Le secteur d'Albert est figé dans la boue. En janvier 1915, la compagnie occupe une position particulièrement macabre : le cimetière du village de La Boisselle.
« Nous voilà enterrés vivants, dans un cimetière... Nous sommes au milieu des morts, et les balles ne cessent de siffler. »
Les conditions sont épouvantables. Les soldats vivent dans l'eau glacée, dorment dans la boue. Jean-Marie écrit :
…/… « Voulez-vous refaire avec moi le trajet, écrivait-il peu après, à l'un de ses correspondants. ? Quittez le bourg ; regardez à droite de la route, derrière la rangée d'arbres. Vous apercevrez des tas de paille percés de trous noirs. Approchez, passez, les pieds les premiers, par l'un de ces trous, et faites suivre le reste du corps, Vous êtes chez nous, et ce chez nous s'appelle une tranchée. Elle est très longue, notre tranchée, mais pas large. La couverture en est solide ; le parquet est constitué par une bonne couche de paille : on y marche, on y dort. » …/…
L'ennemi, lance une attaque massive les 17 et 18 janvier 1915. Le bombardement est intense, la première ligne française saute sous l'effet des mines. Les Allemands surgissent dans les tranchées en hurlant « Bas les armes ! ». Le sergent Bâtard et ses hommes, encerclés, refusent de se rendre. Ils répondent par des coups de fusil, des « pruneaux qu'ils eurent de la peine à digérer » , dira-t-il. Isolé avec une quinzaine d'hommes, croyant sa dernière heure arrivée, il tient sa position toute la nuit.
Alors que les bombes pleuvent, un des soldats de Jean-Marie a la jambe arrachée :
« J'arrangeai, vaille que vaille, son bout de jambe qui baignait dans le sang et la boue et là, à genoux, au milieu des tombes, je le confessai essayant de le réconforter. »
Le lendemain, il doit ensevelir un jeune sergent tué net. Le cortège est saisissant : un soldat porte la croix, un autre le bénitier, et l'abbé a passé son étole noire sur sa capote terreuse. Devant ce spectacle, l'homme endurci craque : « Je dois avouer que sur ce cadavre, j'ai pleuré. »
Son courage va parfois jusqu'à la témérité. Le curé de Colincamps rapporte qu'un jour, intrigué par un silence soudain de l'ennemi derrière un mur du cimetière, l'abbé Bâtard sort tranquillement de son abri pour aller « épier » et « fureter » seul. Il revient simplement annoncer à son commandant que les « Boches avaient tous déguerpi. »
Pour ces faits d'armes, il est décoré de la Médaille militaire le 29 janvier 1915. Lors de la prise d'armes, alors qu'un avion allemand survole la cérémonie, le général épingle la décoration sur sa capote boueuse. Sa citation à l'ordre de l'armée est élogieuse :
« Jean-Marie Bâtard, sergent au 65ème régiment d'infanterie, a été maintenu au corps sur sa demande alors qu'il devait être brancardier. A demandé son inscription au groupe d'éclaireurs, et a toujours sollicité les missions dangereuses. Modèle de courage et d'énergie, d'un exemple communicatif sur tous ceux qui l'approchaient. En particulier, les 2 et 3 janvier, sous un feu intense a donné à tous le réconfort de sa bravoure et de son exemple, se portant toujours aux points les plus menacés, pour encourager les combattants et secourir les blessés. Sergent respecté et admiré de tout le régiment pour sa bravoure et son esprit complet de sacrifice. »
Mais écrit-il, sa plus belle récompense est la fierté de ses poilus qui s'exclament sur son passage : « Tiens, tu vois ce décoré ; c'est un curé ; il est de ma compagnie. ».
En mars 1915, le régiment quitte l'enfer de la Boisselle pour le secteur d'Hébuterne, au nord. Les conditions s'améliorent. Jean-Marie, toujours ingénieux, s'aménage une chambre souterraine qu'il baptise « Ker-Maria », équipée d'une cheminée de son invention. Il y savoure les colis reçus de la Vézinière avec une joie d'enfant :
« Je viens d'y faire un excellent déjeuner... avec du beurre de la Vézinière, et du saucisson de Saint-Hilaire... Chacun, à quatre pattes, met le nez à la porte de sa niche en tendant sa gamelle. »
L'humanité reprend parfois ses droits sur la guerre. Lors de la Semaine Sainte de 1915, une trêve tacite s'installe. Le Jeudi Saint, Jean-Marie est réveillé à 6 heures du matin par ses hommes :
« Sergent, venez voir les Boches. Je saute dehors et je vois en effet à mi-chemin des tranchées deux soldats, un Français et un Boche, échanger des journaux. »
L'activité religieuse est intense : Jean-Marie prêche un « Carême de guerre », organise le « Rosaire vivant » et célèbre la messe dans des conditions inouïes. Une de ces célébrations reste gravée dans les mémoires : l'autel est fait de planches posées sur des faisceaux de fusils, en pleine tranchée, à 500 mètres de l'ennemi.
«... Un aéro nous survolait tandis que les alouettes montaient très haut vers le ciel. »
Jean-Marie est nommé sous-lieutenant en mai 1915. Il brûle de mener ses hommes au combat : « Quand donc notre tour viendra-t-il de taper sur les Boches ? ». L'occasion se présente le 7 juin 1915 lors de l'attaque de la ferme de Toutvent. Le lendemain, 8 juin, après avoir écrit un mot hâtif (« Santé excellente »), il est blessé au mollet droit par un éclat d'obus.
Évacué à l'hôpital de la Guillonière à Nantes, Jean-Marie reçoit sa deuxième citation à l'ordre de l'armée :
« Officier d'une bravoure exceptionnelle. Pour lui, le danger n'existe pas ; possède sur ses hommes un ascendant considérable. Blessé devant sa section qu'il maintenait au feu sous un bombardement violent. Déjà médaillé pour fait de guerre. »
Deux mois plus tard la Croix de guerre avec palme lui est délivrée.
Mais c'est une lettre de son chef, le colonel Desgrées du Loû, qui le touche le plus. Ce document exceptionnel résume l'impact de l'abbé sur le régiment :
« Mon cher Bâtard,
Je vous remercie de m'avoir donné de vos nouvelles et suis heureux d'apprendre que vous allez aussi bien que votre blessure le permet. Vous regrettez votre place au Régiment. Je vous la garde. Vous et vos confrères avez peut-être fait davantage pour le succès que nous avons eu que bien des combinaisons savantes. Une affaire comme celle de l'autre mois est surtout un acte de courage physique. Il n'y a de courage physique qu'avec la paix morale et c'est vous qui la donnez
Quand, en haine de la religion, on envoya les prêtres dans les régiments, on ne savait pas le rôle qu'ils allaient y jouer. - C'est pour cela qu'il faut nous revenir. Vous y reprendrez votre apostolat, Il est aussi méritoire et peut-être plus utile que celui de missionnaires faisant la chasse aux grigris du centre africain.
A bientôt donc, mon cher Bâtard et revenez prendre votre tâche. Je veux vous renvoyer si Dieu le permet dans votre paroisse, avec le ruban rouge à côté du ruban jaune. Ce jour-là vos paroissiens marcheront et voteront bien. DESGRÉES DU LOÛ »
Bien que sa jambe soit encore faible, Jean-Marie refuse la vie de dépôt. Il sait qu'une grande offensive se prépare en Champagne. Il écourte sa convalescence et repart le 12 septembre 1915, avec le pressentiment de la fin :
« On perd vite l'habitude d'avoir peur de la mort, surtout d'une telle mort. »
Avant le combat, il a l'immense joie de retrouver son jeune frère Pierre, qui campe à proximité. Le 24 septembre, veille de l'attaque, ils écrivent ensemble une dernière lettre à leurs parents depuis une cabane en planches.
« Bien chers parents, tous ces jours-ci j'ai passé la plus grande partie de mon temps avec Pierre ; nous sommes encore ensemble à faire cette lettre dans une cabane en planches. Nos régiments vont peut-être prendre part à une attaque importante qui, espérons-le, hâtera la fin de la guerre. Priez pour nous et ne vous inquiétez pas trop ; ce sera sans doute moins terrible qu'à Hébuterne. Je n'ai pas, d'ailleurs, à vous exhorter à la résignation : il n'arrive que ce que le bon Dieu veut, et ce qu'll veut, c'est ce qu'il y a de mieux.
Vous ne sauriez croire quelle joie j'ai eu à retrouver si loin de vous mon cher Pierre. Ici, nous avons la Sainte Messe tous les matins dans la chapelle du camp ou en plein air ; c'est très consolant. Soyez sûrs que nous ne nous faisons pas de peine et que nous accepterons tout généreusement. Vos enfants qui vous embrassent bien tendrement. Jean-Marie et Pierre »
L'assaut de Champagne : 25 septembre 1915
Nous avons fait le choix de transcrire ici fidèlement le texte de l'ouvrage d’Alcime BACHELIER :
«…/… Le 24 septembre au soir le 65ème régiment avait pris sa position de combat, face à Tahure.
A 9h15, le lendemain matin, heure fixée pour l'attaque, le Colonel Desgrés du Loû, en tenue de combat, casque et capote de soldat, croix de guerre seule, épinglée sur la poitrine, se tenait dans la tranchée d'avant.
Il avait à ses côtés son capitaine adjoint et le porte-drapeau du régiment, un Nantais, le lieutenant Lebert.
Au signal de l'assaut, le colonel saisit l'emblème dans ses mains et debout sur le parapet préside ainsi au départ du premier bataillon dont les hommes saluent au passage le chef et le drapeau. Il suit du regard cette première vague qui déferle là-bas sur les défenses allemandes :
«Oh ! les braves ! » murmure-t-il à demi voix. Alors il se tourne vers son deuxième bataillon massé dans la tranchée, au-dessous de lui :
« Maintenant, à nous, mes enfants ! s'écrie-t-il. Allons-y ! Vive la France ! En avant.» Et il s'élance le premier.
«C'est le moment sublime, rapporte un de nos quotidiens régionaux, dont la photographie publiée par l'Illustration, et prise sous la mitraille par un autre Nantais, le sergent Charreau, a fixé pour jamais l'image. Le colonel est tourné vers ses hommes : on ne voit pas son visage. C'est le mouvement de tête, de tous les entraîneurs d'hommes : de Bonaparte posant le pied sur le pont d'Arcole ; de Sonis à Loigny. D'une main ferme, le colonel serre la hampe du drapeau déjà tout déchiré et comme grignoté par les balles. Il semble avoir peine à le maintenir droit sous la bourrasque de feu. A sa droite, un homme bondit, les yeux fixés sur le but à atteindre. Derrière lui, l'officier porte-drapeau se tient prêt, à recueillir l'insigne sacré, s'il échappe aux mains de son chef. Tout autour les soldats surgissent, se pressent.»
Le colonel remet alors le drapeau au lieutenant Lebert qui avec son escorte s'élance à la suite des vagues d'assaut.»
Mais, si violent qu'eût été le tir de destruction de notre artillerie il n'avait, en cette partie du front d'attaque, qu'à peine émoussé les formidables défenses de l'ennemi. La position, raconte un témoin, restait « garnie de ses fils de fer ».
L'escorte du drapeau, n'avait pas avancé de cent mètres qu'elle n'existait plus. Le lieutenant porte-drapeau était tombé mortellement blessé . Le colonel et son capitaine-adjoint de Corta, le trouvaient bientôt étendu mais tenant toujours son drapeau, le long d'un parapet, près d'un poste d'écoute allemand. Le reste de l'escorte gisait autour de lui mort ou mourant. Quelques instants plus tard, c'était le tour du colonel, qui s'abattit la face en avant. De tout le groupe il ne restait plus de vivant que le drapeau sauvé un peu plus tard par un soldat cycliste.
Dans ces minutes tragiques, qu'était devenu le sous-lieutenant Bâtard ?
Est-il vrai, comme on l'a raconté, qu'au signal de l'assaut, il monta sur le parapet et que voyant ses hommes hésiter à le suivre il aurait bourré sa pipe et l'ayant allumée « Eh bien, se serait-il écrié, allez-vous me laisser partir seul ? » Le geste n'étonnerait pas de lui.
Ce qui paraît hors de doute, c'est que la section, l'abbé en tête, les défenses étant en ce point détruites, dépassa dans un élan victorieux les premières tranchées ennemies. Au cours de l'avance, Jean-Marie Bâtard fut, rapportent divers témoins autorisés, blessé au bras, mais légèrement. Que se passa-t-il ensuite ? Quand les débris du régiment regagnèrent nos lignes, ni lui, ni aucun de ses hommes ne reparurent.
Était-il prisonnier ?
On l'espéra. Après une lettre de son capitaine, n'exprimant d'ailleurs qu'un sentiment personnel, on considéra même la capture comme probable. Cependant les semaines, les mois passèrent, et, nul signe de vie.
On s'adressa aux différentes agences de renseignement sur les prisonniers et disparus. Le 16 décembre 1915, la famille de l'abbé recevait de Genève le document suivant :
« Nous avons le regret de vous informer que nous recevons d'Allemagne le renseignement officiel suivant :
Un militaire du nom de Jean-Marie Bâtard 1906 - Nantes - 1663 (matricule du recrutement), est décédé en Champagne. Nous ignorons la blessure qui a causé le décès, la date du décès et ne possédons aucun renseignement sur le lieu où il a été enseveli. »
En avril 1918, l'Union des Femmes de France, résumant les renseignements que ses services avaient pu recueillir à ce sujet, écrivait :
« Tous les témoignages reçus de soldats blessés ou prisonniers du 65ème régiment d'infanterie, concordent sur ce point que Monsieur Bâtard a été vu blessé pendant l'attaque, le 25 septembre 1915. L'un d'eux plus inquiétant que les autres nous dit : « A 9h20 du matin, l'ordre d'attaque ayant été donné, nous nous trouvions au bout de quelques minutes dans la deuxième tranchée allemande lorsque le sous-lieutenant Bâtard reçut une balle au front et tomba. Je ne puis dire ce qu'il est advenu de lui, ayant moi-même été fait prisonnier peu après. »
Alcime BACHELIER conclue : « A cette heure [NDLR : 1919] où, prisonniers et disparus ont retrouvé leurs foyers, il serait chimérique, semble-t-il -- encore que nous n'ayons de sa mort aucune preuve matérielle -- de compter sur un retour de ce disparu de plus de quarante mois.»
Ce témoignage apporte un éclairage nouveau sur le drame du 25 septembre 1915. Notre site raconte l’histoire de plusieurs autres soldats tombés le même jour. Il est possible de lire leurs biographies dans l’onglet « Chronologie »
Jean-Marie partage le sort de milliers de combattants dont on ignore le lieu de repos.
Les chances de localiser sa sépulture sont infimes : son décès n'a pu être officialisé que cinq ans après les faits, par un jugement déclaratif du Tribunal de Paimboeuf en date du 3 décembre 1920.
Hommages à La Chapelle-Glain :
Livre d'or du ministère des pensions.
Monument aux morts.
Plaque commémorative de la mairie.
Hommage à Saint-Hilaire-de-Chaléons :
Monument aux morts.
Hommages à Sainte-Pazanne :
Monument aux morts.
Hommages à Paris :
Livre d'or du clergé et des congrégations - La Preuve du Sang inscrit sur le monument aux morts.
La mort de Jean-Marie est confirmée officiellement le 3 décembre 1920 par le Jugement déclaratif de décès prononcé par le Tribunal de Châteaubriant. Il est mort comme il l’avait prédit à un ami :
« Si j’y reste, sache du moins que je serai mort en bon Français et en bon prêtre. »
Son père, Jean, décède le 23 mars 1931 à Sainte-Pazanne à l'âge de 74 ans.
Sa mère, Marie BERTIN, décède le 26 mars 1927 à La Vezinière à Sainte-Pazanne à l'âge de 71 ans.
Son frère Joseph, resté célibataire, décède en 1964 à Saint-Hilaire-de-Chaléons.
Son frère Alphonse est tué à Verdun le 22 juin 1916 à l’âge de 25 ans.
Son frère Basile décède le 30 janvier 1914 à Brest.
Son frère Pierre épouse Marie BÂTARD le 13 juin 1922 à Saint-Hilaire-de-Chaléons. Ils ont 4 enfants. Pierre décède le 23 juin 1983 à Saint-Hilaire-de-Chaléons à l’âge de 88 ans.
Sources primaires et documentation
Ces sources fondamentales ont permis de vérifier et d'établir le récit de cette biographie.
Pour comprendre la méthode de commandement du caporal Bâtard et son attitude face à ses camarades de chambrée, il faut saisir l'importance du Sillon, ce mouvement qui a marqué toute une génération de jeunes catholiques avant 1914.
Fondé par le charismatique Marc Sangnier en 1894, le Sillon a pour ambition audacieuse de réconcilier l'Église catholique avec la République et la démocratie. Le mouvement rêve d'une « démocratie chrétienne » où la fraternité ne serait pas un vain mot républicain, mais une réalité vécue à travers la charité du Christ.
Concrètement, le Sillon s'organise autour de « Cercles d'études ». Ce sont des lieux de brassage social inédits pour l'époque : jeunes bourgeois, ouvriers, étudiants et séminaristes s'y réunissent pour débattre d'économie, de politique et de religion sur un pied d'égalité. Pour Jean-Marie Bâtard, issu d'un milieu rural isolé, ces réunions à Nantes ou à Cherbourg sont une bouffée d'oxygène. Il y découvre que « l'amitié fondée sur la foi rend fort ».
Pour le soldat sillonniste, la caserne n'est pas un lieu de perdition, mais un champ de mission. Le Sillon enseigne à ne pas s'isoler dans sa piété (« la tour d'ivoire »), mais à aller vers les autres. La méthode est celle de l'amitié militante :
Écouter : S'intéresser à la vie des camarades, même les plus rudes.
Comprendre : Chercher la « petite âme de bonté » en chacun.
Élever : Amener les autres à la foi par l'exemple de sa propre conduite morale, sans grands sermons, mais par la camaraderie.
La fin d'un rêve. Jugé trop indépendant et trop proche des idées modernistes, le mouvement est condamné par le pape Pie X en août 1910. Les membres, dont Jean-Marie, se soumettent le cœur brisé mais obéissant. Cependant, l'esprit du Sillon, cette volonté de voir le Christ dans chaque homme, ami ou ennemi, perdurera dans les tranchées de 1914. Source : Le Sillon et la Démocratie chrétienne (1894-1910) de Jeanne Caron (l'ouvrage de référence universitaire).