PAVAGEAU Joseph Henri Jean
Les Sorinières
1893 - 1914
Sergent au 77ème régiment d’infanterie
Mort pour la France
Cette biographie est rédigée à partir des JMO et des historiques du 77ème RI
Joseph est né le 29 mai 1893 aux Sorinières.
Il exerce le métier de jardinier.
Joseph est mobilisé au 77ème régiment d'infanterie de Cholet.
Dabord envoyé à Nancy, il va combattre en Belgique le 22 août 1914.
Joseph va subir la retraite jusqu'à la Marne.
Il est tué à l'ennemi le 9 septembre 1914 lors de la prise du château de Mondement.
Il avait 21 ans.
Il est décoré à titre posthume de la Croix de guerre et de la médaille militaire.
Joseph PAVAGEAU voit le jour le 29 mai 1893 au hameau de la Maillardière sur la commune des Sorinières. Il est le premier enfant du couple formé par Henri François Joseph qui exerce le métier de jardinier et de Félicité Marie MONNIER qui est déclarée cultivatrice. Ils se sont mariés au Bignon le 19 juillet 1892.
Une fratrie composée au total de 6 garçons naît de cette union : Henri Eugène Marie (1894), Donatien Théodore Marie (1895), Stanislas Célestin Henri (1896), Auguste François (1898) et Jean Marie Julien (1899).
Joseph, l’aîné de la famille, choisit d’exercer le même métier que son père et devient jardinier. Il est incorporé dans les rangs du 77ème régiment d’infanterie le 26 novembre 1913. Ce régiment tient garnison à Cholet dans les murs de la caserne Thareau, rue de Lorraine. Cette caserne, construite sous la IIIe République, sert de centre d'hébergement pour près de 2 400 hommes. Elle tient aussi le rôle de centre d'instruction pour les nouveaux venus, engagés, conscrits ou remplaçants.
Joseph termine son temps ce formation au mois de juin 1914. Dans le courant du mois de juillet 1914, le régiment est en manœuvres au camp « Du Ruchard » près d’Azay-le-Rideau en Indre-et-Loire lorsque la situation diplomatique devient menaçante. Le 31 juillet, le colonel commandant le régiment reçoit un télégramme lui demandant de regagner au plus vite sa garnison de Cholet. C’est chose faite le soir même. Lorsque l'ordre de mobilisation est affiché le 4 août, au matin, dans toutes les communes de France, c’est un régiment entraîné qui se retrouve sur le pied de guerre.
Joseph est affecté à la 6ème compagnie du capitaine HEURION qui fait partie du 2ème bataillon commandé par le commandant DE BEAUFORT.
Fort de 55 officiers et 3308 soldats Vendéens, Angevins, Poitevins et Bretons, et constitué de 3 bataillons, le 77ème RI quitte Cholet par chemin de fer le 5 août 1914. Il débarque 2 jours plus tard, le 7 août, à Pont-Saint-Vincent près de Nancy. A 5h30, le 11 août, le régiment traverse Nancy pour se rendre près de Landremont où il prend position le 12. Là, il reçoit l’ordre de tenir ses positions jusqu’au 18 août en creusant des tranchées.
Mais à la suite de l'invasion de la Belgique par les armées allemandes, le régiment quitte le Grand Couronné, s'embarque le 19 août à Nancy à destination de Sedan. Les hommes prennent le train dans la nuit du 20 au 21 août et débarquent à Sedan dans la journée du 21. La marche vers la frontière belge débute le 22 et les Français cantonnent à Monceau dans la soirée. Le 77ème marche derrière le 135ème en direction de Bièvre où ont lieu les premières escarmouches avec les troupes allemandes.
Le 23, le 135ème RI ayant appuyé vers l'ouest, le 3ème bataillon du 77ème se trouve en première ligne et prend contact avec l'ennemi. Le régiment tient les abords de Bellefontaine, creuse des tranchées dans les champs d’avoine sous le feu nourri de l'artillerie adverse. Le soir, l'ordre est donné au régiment de se replier. C’est le commencement d'une retraite pénible, entrecoupée de combats d'arrière-garde et d'arrêts. Le 77ème traverse Charleville et Mézière, stationne deux jours près de ces villes, puis reprend sa marche en retraite vers l'ouest.
Le 2ème bataillon dont fait partie Joseph est la dernière troupe qui passe sur le pont de Marcq. Quelques minutes après son passage, le génie fait sauter cet ouvrage. Les hommes sont très fatigués, car depuis le 23 aucun n'a dormi ou presque. Les étapes sont longues et dures, le ravitaillement presque impossible. On se contente de manger des fruits, voire même des betteraves.
Le 2ème bataillon est une nouvelle fois désigné comme arrière garde. Il prend position sur la crête dite de « l’Arbre de la Foix », mais n’a pas à combattre car l'ennemi se trouve opportunément arrêté par les tirs de canon de 75mm français en provenance de batteries concentrées en avant du village de Thin-le-Moutier. Remplacé, il passe l'après-midi dans les marais au nord de cette localité.
Deux jours plus tard, Joseph et ses camarades gagnent à cheval de nouveaux emplacements, sur la route de Givet-Orléans, en avant de Launois. Le commandant de BEAUFORT est en tête. Le combat s'engage vers 8 heures le 29 août et dure jusqu'à 11 heures. Mais l’ennemi s’est infiltré partout. Il est en avant, à gauche, à droite, des balles arrivent même derrière les soldats français. Face à cette situation, l'ordre de se replier arrive et le bataillon traverse Launois où il essuie des rafales de mitrailleuses, tirées des maisons dans lesquelles l’ennemi s'est infiltré. L'artillerie française tire sur Launois et arrive à diminuer l'intensité du feu des Allemands. Enfin le bataillon continue son mouvement de repli jusqu'à Alland'huy où il passe la nuit du 29 au 30 août.
Au vu des conditions de combats et du déplacement incessant des troupes, la logistique a du mal à suivre. Ce n’est que le 31 août que le régiment reçoit son premier ravitaillement en vivres et munitions depuis le 27 août.
La retraite amène le régiment jusque dans les environs de La Fère-Champenoise. Les 6 et 7 septembre, le 77ème livre de durs combats dans les marais de Saint-Gond et à Coizard dans ce qui constitue la première phase de la bataille de la Marne. Le premier jour, vers 10 heures du matin, le 2ème bataillon reçoit l’ordre de s'emparer du bois de Toulon au nord de Coizard-Joches. Il s’ébranle en formation largement ouverte et s’engage dans les marais où il est bombardé par de violentes rafales de canons de 77mm et de 105mm.
Le commandant DE BEAUFORT et le capitaine DE MONTESQUIEU restent à cheval sous les obus, le chef de bataillon encourage ses hommes et ne cesse de crier : « En avant, les gars de l'Anjou !».
La rivière du Moulin, les terrains marécageux obligent les compagnies à emprunter pendant quelque temps la route Baunes - Coizard. Mais les Allemands ont vu le mouvement et leur feu redouble d'intensité. Joseph, qui a été nommé entre temps sergent, entraîne ses camarades. Ils progressent par bonds en utilisant les arbres et les couverts. Le commandant DE BEAUFORT descend de cheval et reste sur la route. Il ne cesse de plaisanter en affirmant : « N'ayez pas peur, les arbres vous protègent, si quelqu'un doit être tué, ce sera moi... je suis le plus gros ! »
Enfin, le bataillon arrive à Coizard. Des patrouilles fouillent le village et forcent le restant des troupes ennemies à l'évacuer. Pourtant, les « flancs » français se retrouvent exposés et menacés et l'attaque doit être suspendue. Le bataillon se replie alors sur Broussy. Il arrive ensuite à Saint-Loup dans la nuit du 8 au 9 septembre pour prendre un peu de repos.
Au matin du 9, la troupe se prépare à faire honneur au ravitaillement qui vient d'arriver après plusieurs journées de cruelles privations. Soudain, à 9 heures du matin, alors que les feux pour chauffer le café sont à peine allumés, le général ÉON, commandant la brigade, donne l'ordre de prendre les armes et de se porter en avant. Il faut boucler les sacs en toute hâte et renverser les marmites.
La chaleur de ce début septembre est accablante et les hommes sont fatigués. Après environ deux heures de marche, une nouvelle arrive, apportée par un officier de cavalerie. Elle paraît tout d’abord invraisemblable, parce que totalement imprévue : l'ennemi est annoncé comme battant en retraite sur tout le front. Ordre est donné de se hâter de le poursuivre.
C’est en ordre que le régiment gravit les pentes abruptes du village d'Allemant. Sous le fracas de quelques obus qui éclatent aux abords, il défile devant son commandant le colonel LESTOQUOI. Puis, toujours sans être bien renseigné sur la mission qui lui incombe, il continue sa marche en avant vers le château de Mondement. La canonnade fait rage de part et d'autre. Le 1er bataillon marche en avant. Le 2ème bataillon, celui de Joseph, est sur sa droite tandis que le 3ème bataillon reste en réserve.
Arrivé à la lisière du bois, face à la cour d'honneur du château, les Français aperçoivent nettement les bâtiments du château d'où part une fusillade nourrie. Le village de Mondement et le château situés à la lisière du bois sont fortement occupés. Le château est organisé pour la défensive par les fantassins allemands du 164ème IR du Hanovre. De nombreuses mitrailleuses sont installées aux fenêtres et des fantassins garnissent le mur du parc.
C’est à 13h30, que le 77ème reçoit l’ordre de s’emparer du château de Mondement. En prévision de l’attaque, le commandant DE BEAUFORT fait installer son 2ème bataillon à la lisière du bois face au château. A 14h30, après un tir d’artillerie et avec l’appui de 2 compagnies de zouaves, il lance ses troupes à l’assaut. En entendant les clairons sonner la charge, le colonel LESTOQUOI décide d’appuyer le mouvement en envoyant aussitôt 5 compagnies en renfort.
Les Allemands laissent avancer les Français jusqu’aux grilles du parc du château. Ils sont bien décidés à offrir une résistance énergique. Un feu violent se déchaîne alors sur les assaillants. Le commandant DE BEAUFORT, debout, en képi rouge et en gants blancs, encourage ses troupes. Avec 5 de ses officiers, il est tué dans les premières minutes de l’assaut. Le 2ème bataillon est presque instantanément décimé. De nombreux sous-officiers et soldats sont blessés.
Joseph fait partie des victimes. A l’âge de 21 ans, il est déclaré « tué à l’ennemi » lors de l’assaut du château de Mondement sur la commune de Mondement-Montgivroux dans la Marne.
L'obstacle des murs crénelés est infranchissable. Face aux pertes, l’attaque est provisoirement suspendue. Le 2ème bataillon et les autres éléments du 77ème reculent jusqu’aux lisières du bois d’Allemant où le colonel LESTOQUOI rassemble ses troupes. Les Français se préparent aussitôt pour un nouvel assaut. A la demande du colonel, une pièce d’artillerie de 75mm est amenée à bras d’homme. Elle est positionnée dans l’allée qui mène au château et à 400m de la grille d’accès. La pièce ouvre rapidement le feu à bout portant sur le château et son parc. Les obus explosifs, enfoncent une partie du mur d’enceinte du parc. Des murs du château s'écroulent dans les flammes. Au même moment, les Français entendent une sonnerie de clairon allemand qui semble être celle de la retraite.
A 18h30, ordre est donné d’attaquer, d’enlever le château et de gagner la lisière opposée du parc. Cette fois, les Allemands s’enfuient de toutes parts. Ils viennent tomber nombreux sous les sous tirs d’enfilade des troupes françaises qui ont, entre-temps, réalisé un mouvement d’encerclement du parc du château.
Enfin, à la tombée de la nuit, les hommes du 77ème enlèvent le château de haute lutte, après avoir tué ses derniers occupants. A l’intérieur, les assaillants découvrent des meubles brisés et des tableaux déchirés. Un repas, destiné sans doute à un état-major allemand, est tout préparé dans la salle à manger quand les officiers français y pénétrèrent.
La fusillade et la canonnade s’éteignent peu à peu avec la tombée du jour. On n'entend plus dans le silence de la nuit que les cris des blessés français et allemands que les brancardiers et les hommes de bonne volonté sont occupés à relever. Des patrouilles fouillent aussitôt les bâtiments et le parc.
Puis sous la pluie qui commence à tomber et à la lueur de l'incendie, le 77ème campe dans le village et autour du château.
Le lendemain 10 septembre, un très grand nombre de cadavres est découvert dans les maisons, la rue principale et surtout au bas du village. De nombreux blessés sont empilés dans les fossés de la route et dans les bas-fonds, au nord-est du village de Mondement. Quelques Allemands qui se sont réfugiés dans les caves sont faits prisonniers. Un bon nombre d'équipements, des sacs garnis de linge neuf, des vivres, ainsi que des mitrailleuses sont récupérés. Les morts de la journée sont rapidement enterrés dans le cimetière de Mondement.
Dès la matinée du 10, la poursuite de l’ennemi commence...
La prise du château de Mondement par le 77ème RI reste l'un des épisodes les plus célèbres et les plus glorieux de la bataille de la Marne. Quelques jours plus tard, le régiment est cité à l’ordre de la VIème armée par le général Maunoury dans les termes suivants :
« Le 9 septembre 1914, envoyé à un moment critique pour reprendre le château et le village de Mondement, les a enlevés à l’ennemi par un assaut brillamment mené dont le résultat heureux a eu une influence des plus importantes sur le succès de la journée. »
L'almanach paroissial des Sorinières fera état de la disparition de Joseph PAVAGEAU dans son édition du 1er janvier 1915 page 8.
Le corps de Joseph est aujourd’hui inhumé avec celui de 8 autres camarades de combats dans la tombe collective n°3 du cimetière de Mondement-Montgivroux. Le sergent Jean ATLÉ du Clion fait partie des soldats inhumés avec Joseph.
La décès de Joseph est transcrit aux Sorinières le 7 novembre 1915.
Hommage aux Sorinières :
Monument aux morts.
Livre d'or du ministère des pensions.
Hommage à Mondement :
Sépulture de guerre dans le cimetière de Mondement
La mère de Joseph décède en 1925 aux Sorinières à l’âge de 59 ans
En raison de leur classe d’âge, les cinq frères de Joseph participent à la grande guerre.
Henri est mobilisé dans les rangs du 66ème RI le 11 septembre 1914. Il passe au 409ème RI le 21 mars 1916. C’est au sein de ce régiment qu’il est blessé au bras gauche par l’explosion d’un détonateur le 13 mai 1916 à Quennevières dans l’Oise. La gravité de sa blessure, nécessite de pratiquer l’amputation de son bras gauche au 1/3 inférieur. Pourtant, le 3 mai 1917, Henri est dans un premier temps reformé n°2 sans pension au motif que sa blessure est survenue « en dehors du service et en violation des ordres donnés ». La commission de réforme de Nantes ne revient pas sur sa position avant le 4 novembre 1919. Henri est alors proposé pour une pension permanente d‘invalidité de 80%. Le taux de cette pension passe à 95% le 23 novembre 1937 lorsqu’il est enfin proposé pour être reformé n°1 à titre définitif. La décision officielle de classement n’intervient que le 29 mars 1939 lorsque sa blessure de guerre est classée « non récupérable ». Il est dégagé de toute obligation militaire le 1er juin… 1943 ! Entre temps, Henri trouve un emploi de gardien de nuit. Il se marie en 1920. Devenu père d’un garçon, il décède aux Sorinières en 1975 à l’âge de 80 ans.
Donatien devient jardinier. Incorporé au 135ème RI le 15 décembre 1914, il passe au 217ème RI le 22 juin 1915. Intoxiqué par les gaz en Champagne le 8 août 1918, il ne reprend pas part aux combats avant la fin de la guerre. Il repart aux armées le 23 janvier 1919. Muté au 150ème RI le 20 mai 1919, il est libéré des obligations militaires le 17 août 1919 avec invalidité inférieure à 10% au motif de « très légères séquelles d’intoxication par les gaz ». Donatien se marie en 1928 et décède aux Sorinières en 1971 sans avoir eu d’enfants à l’âge de ??? ans
Stanislas est mobilisé au 41ème RI le 8 avril 1915. Il passe au 70ème RI le 4 décembre 1915. Désigné pour partir à l’armée d’Orient, il rallie le 8ème Régiment d’Infanterie Coloniale (RIC) le 1er décembre 1917. Il est par la suite muté le 23 janvier 1918, au 42ème RIC avec lequel il termine la guerre toujours dans les rangs de l’armée d’Orient. Affecté par la suite au 4ème RIC le 31 mars 1919 puis au 8ème RIC le 13 août 1919, Stanislas est placé en congés de démobilisation le 16 septembre 1919. Après la guerre, il exerce la profession de farinier /minotier et se marie en 1920. Père d’une fille, il décède prématurément aux Sorinières en 1941 à l’âge de 44 ans.
Auguste est appelé sous les drapeaux au sein du 88ème Régiment d’Artillerie Lourde (RAL) le 16 avril 1917. Il rejoint le front le 28 novembre de la même année. Son affectation au 87ème RAL est ordonnée le 23 février 1918. Auguste est nommé brigadier le 29 août 1918, avant qu’il ne soit désigné pour le 29ème RAC le 8 septembre suivant. C’est avec ce régiment qu’il termine la guerre. Il passe ensuite au 118ème RAL le 18 février 1919 puis au 131ème RAL le 14 avril 1919 et enfin au 104ème RAL le 19 mars 1920. C’est avec ces 2 régiments qu’il fait partie des troupes françaises désignées pour rejoindre la mission militaire française en Pologne du 24 octobre 1919 au 13 mai 1920. Le retour d’Auguste dans ses foyers intervient le 28 mai 1920. Il se marie en 1923 mais divorce en 1930. Sans enfants, il décède à Nantes en 1968 à l’âge de 70 ans.
Jean est incorporé le 22 avril 1918 dans les rangs du 64ème RI. A l’issue de sa période d’instruction, il rejoint le 91ème RI le 20 juillet 1918. C’est au sein de ce régiment qu’il termine la guerre. Il termine son temps de service sous les drapeaux avec le 147ème RI avant d’être renvoyé dans ses foyers le 29 mars 1921. Mais l’occupation de la rive droite du Rhin par les troupes françaises après la signature du traité de Versailles nécessite des moyens humains supplémentaires. Jean est donc rappelé à l’activité pour rallier le 171ème RI le 3 mai 1921 avant de passer au 64ème RI le 29 juin 1921. C’est là qu’il est définitivement renvoyé dans ses foyers le 1er juillet 1921. Il se marie en 1922. Devenu père de trois enfants, il décède à Vertou en 1965 à l’âge de 65 ans.
Sources primaires et documentation
Ces sources fondamentales ont permis de vérifier et d'établir le récit de cette biographie.
Pendant la Première Guerre mondiale, la guerre ne s’arrête pas à ceux qui tombent.
Elle s’inscrit durablement dans les corps et dans les esprits de ceux qui survivent. Dans une même fratrie, cela signifie souvent que plusieurs hommes rentrent, mais profondément atteints.
Les séquelles physiques sont les plus visibles : membres amputés, blessures mal cicatrisées, douleurs chroniques, alcoolisme qui accompagnent toute une vie. Des milliers d’anciens soldats deviennent des « mutilés de guerre », dépendants d’une prothèse ou d’une aide quotidienne. Mais ces atteintes ne sont qu’une partie du drame.
Les séquelles invisibles sont tout aussi profondes. Troubles nerveux, ce que l’on appelait alors les « névroses de guerre », crises d’angoisse, cauchemars, repli sur soi. Beaucoup d’hommes reviennent incapables de retrouver une vie normale, de travailler comme avant, ou même de parler de ce qu’ils ont vécu. Le silence devient une forme de survie. Les archives du Ministère des Armées et du Service historique de la Défense témoignent de l’ampleur de ces blessures durables parmi les millions de survivants.
Dans une fratrie, ces séquelles se répondent. L’un boite, l’autre tremble, un troisième ne dort plus. Et tous portent en eux l’absence du frère disparu. La guerre continue ainsi dans le foyer, bien après l’armistice.
Le mot fratrie prend alors une profondeur particulière. Il ne désigne plus seulement des frères nés dans une même famille, mais des hommes liés par une expérience commune de la guerre — et par ses conséquences. L’un est tombé, les autres ont survécu. Pourtant, tous ont été atteints.
Sur la pierre, un seul nom est gravé.
Dans la réalité, c’est toute une fratrie que la guerre a marquée à jamais.