GICQUAUD Emile Pierre
La Montagne
1896 - 1916
Chasseur au 8ème Bataillon de Chasseurs à Pied
Mort pour la France
Cette biographie est rédigée à partir des JMO et des historiques des bataillons
Emile est né le 14 mai 1896 à La Montagne.
Il est mobilisé le 8 avril 1915 au 26ème Bataillon de Chasseurs à Pied (BCP).
Il va combattre aux Eparges, en Champagne, à Verdun et dans la Somme.
Début octobre 1916, Émile est affecté au 8ème BCP déjà positionné dans la Somme.
Il est tué à l’ennemi le 29 octobre 1916.
Il est décoré de la Croix de guerre.
Son père, Elie GICQUAUD, menuisier, épouse Marie SORIN en 1893 à La Montagne. Ils sont tous les deux natifs de Saint-Jean-de-Boiseau. Le couple va s’installer à La Montagne et a cinq enfants, tous nés au lieu-dit « La Briandière » à La Montagne : Eli (1895), Emile (1896), Marie (1898), Madeleine (1900) et Edouard (1903).
Emile Pierre est donc né le 14 mai 1896 à La Montagne. Il prendra la place de l’aîné, son frère Éli étant décédé en bas âge.
Il exerce le métier de mouleur. Il a les cheveux châtains, les yeux marron et mesure 1,62m.
Alors que la guerre est engagée depuis le 2 août 1914, Emile est mobilisé le 8 avril 1915 au 26ème Bataillon de Chasseurs à Pied (BCP). Il n’a pas encore 19 ans.
Émile appartient à cette jeunesse à peine sortie de l’enfance que la guerre engloutit sans transition, projetant dans la violence du front des garçons qui n’ont encore rien connu de la vie, sinon l’attente et l’espérance.
Le 5 juillet 1915, il rejoint le 26ème BCP, unité déjà durement éprouvée par les campagnes de 1914 et les premiers mois de la guerre de tranchées. Le bataillon porte en lui une réputation d’élite et une tradition d’honneur forgée dans les combats, mais Émile, lui, arrive comme tant d’autres : novice, silencieux, découvrant l’inconnu.
Ce qu’il va rencontrer dépasse sans doute tout ce qu’il a pu imaginer.
Le jour même de son arrivée, le 26ème BCP monte en ligne dans le secteur des Éparges, sur les Hauts-de-Meuse, au sud-est de Verdun. Là, le front n’a plus rien d’un champ de bataille ordonné : c’est un paysage bouleversé, labouré, méconnaissable. Les tranchées ont été effacées par les obus, les boyaux se perdent dans un dédale de cratères, et la terre elle-même semble éventrée.
Dans la nuit, les chasseurs relèvent un bataillon qui vient de combattre. Tout se fait dans un silence tendu, car l’ennemi est proche. Une fusée éclaire soudain la pente, les hommes se jettent à terre, le moindre mouvement peut attirer la mort. Le bataillon s’installe dans des positions où l’on ne peut même plus creuser sans tomber sur des corps ensevelis.
Le soir du 5 juillet, l’artillerie allemande déclenche un bombardement d’une violence extrême : obus, torpilles, explosions incessantes. Les chasseurs s’abritent comme ils peuvent, heureux ceux qui trouvent un refuge sous terre, les autres se plaquant au fond des tranchées disloquées. Des abris s’effondrent, ensevelissant des sections entières. Alors, malgré le danger, les survivants se précipitent, pelles et pioches à la main, pour dégager leurs camarades vivants sous la terre, pendant que les projectiles continuent de pleuvoir.
Émile découvre en quelques heures ce qu’est la guerre moderne : non pas seulement combattre, mais survivre, respirer dans la poussière, entendre les cris étouffés sous les éboulements, voir des hommes disparaître sans même un dernier regard.
Vers 21h00, l’attaque ennemie se dessine. Les chasseurs bondissent au parapet, fusil et grenades en main. Les silhouettes allemandes avancent dans la nuit chaotique, mais elles sont fauchées par le feu français. L’assaut est repoussé, et l’artillerie ennemie recommence aussitôt le pilonnage, comme une vengeance aveugle.
Ces combats des 5, 6 et 7 juillet 1915 deviennent légendaires dans l’histoire du bataillon. La 2ème et la 5ème compagnies, investies sur trois côtés, tiennent leurs positions malgré la perte de la moitié de leur effectif.
Pour Émile, ces journées sont un baptême. À dix-neuf ans, il comprend peut-être que la guerre sera longue, et qu’elle ne laissera personne intact.
La longue usure : Champagne, tranchées et gaz (1915–1916)
Après les Éparges, le bataillon est engagé en Champagne. Là commence pour Émile la guerre du quotidien : celle des tranchées interminables, des corvées, du travail sans fin sous la menace constante.
La vie se partage entre les heures de veille et les heures de terrassement. On creuse, on consolide, on pose des réseaux de fil de fer. La pluie transforme tout en boue, les abris ne protègent jamais vraiment, et l’artillerie frappe presque chaque jour.
Le bataillon subit des attaques brutales, notamment le 27 février 1916, où il contre-attaque vigoureusement pour repousser l’ennemi. Les citations rappellent l’énergie des officiers et la résistance acharnée des chasseurs sous bombardement.
Émile vit alors la guerre des guetteurs, des patrouilles nocturnes, des hommes qui tombent sans bruit dans les boyaux. Les gaz s’ajoutent à l’angoisse, les attaques se succèdent, et pourtant il faut tenir.
Au début de juin 1916, un ordre bouleverse tout : la division quitte la Champagne. Destination : Verdun, où depuis trois mois se déroule une bataille gigantesque. Emile et ses camarades savent tous qu’ils se dirigent vers l’enfer.
Le 23 juin, le bataillon marche sous un soleil de plomb vers la zone la plus meurtrière du front. Émile traverse Verdun, puis s’engouffre dans le tunnel de Tavannes, lieu sinistre où l’on croise des colonnes de blessés comme des spectres, tandis que les obus s’écrasent jour et nuit à ses entrées.
Puis vient la montée en ligne : boyaux comblés de morts, terrain lunaire, explosions partout. Le bataillon atteint le bois Fumin, face à Douaumont et au fort de Vaux.
Pendant cinq jours, les chasseurs restent isolés sous une nappe d’acier. La consigne est simple : « On ne passe pas. » La mort visite sans cesse la tranchée. La soif devient une torture, et des volontaires partent chercher de l’eau : beaucoup ne reviennent pas, fauchés dans la plaine.
Émile endure Verdun comme des milliers d’autres : dans l’attente d’un obus, dans la poussière, dans la suffocation. Il en ressort vivant, mais marqué.
Après Verdun, le bataillon est envoyé dans la Somme. La bataille est déjà engagée depuis des semaines. L’ennemi s’est ressaisi, les mitrailleuses sont innombrables, et un autre fléau s’impose : la boue.
L’historique décrit cette glaise qui engloutit tout, ces hommes qui s’enlisent jusqu’à mi-cuisses, ce sol de France qui semble lui-même s’opposer à leurs efforts.
Émile vit des semaines d’épuisement : relèves sous la pluie, bombardements continuels, nuits sans sommeil. Chaque pas coûte. Chaque jour use un peu plus.
Le 7 octobre 1916, le bataillon reçoit l’ordre d’attaquer les positions allemandes de l’Épine de Malassise et de la tranchée de Detva.
Le 26ème sort des tranchées avec entrain, mais il se heurte à des réseaux de fil de fer intacts et à des mitrailleuses qui fauchent à bout portant. Malgré tout, les compagnies se maintiennent sur le terrain conquis, au prix de lourdes pertes.
Le bataillon est cité pour son courage sous le feu, donnant une fois encore l’exemple du devoir.
Le 8 octobre 1916, Émile quitte le 26ème Bataillon de Chasseurs à Pied.
Il sort à peine des combats de la Somme, de ces semaines interminables de boue, de pluie et de feu où les hommes n’étaient plus que des silhouettes lourdes, engluées dans la glaise, vivant dans un monde d’obus et d’épuisement. Depuis juillet 1915, il a tout traversé : les Éparges, la Champagne, Verdun, puis les assauts meurtriers de l’automne 1916.
Il n’a que vingt ans, et pourtant, déjà, il porte sur lui tout le poids d’une guerre qui a vieilli les plus jeunes.
Ce jour-là, un nouvel ordre le détache de ses camarades. Émile est affecté au 8ème Bataillon de Chasseurs à Pied.
Il change d’unité, mais il ne change pas de destin.
Le 8ème BCP est lui aussi un bataillon d’élite, chargé d’histoire, héritier des grandes traditions des chasseurs. Un bataillon où l’on se souvient de cette devise silencieuse, transmise depuis Sidi-Brahim : tenir, combattre, ne jamais céder.
Émile rejoint donc d’autres hommes, d’autres visages, une nouvelle fraternité de tranchée. Mais la guerre, elle, demeure identique : la même terre bouleversée, la même menace, la même mort suspendue au-dessus des lignes.
À peine arrivé, il comprend qu’il n’y aura pas de répit.
Le 8ème BCP sort lui aussi d’une campagne terrible. Il s’est battu, il a souffert, il a perdu beaucoup des siens. L’historique le dit avec gravité : le bataillon s’est retiré, diminué dans ses effectifs, mais grandi dans son honneur.
On le recomplète par des renforts, on l’entraîne, on le remet debout, car la bataille continue, toujours.
Un mois après la prise de Rancourt, il est de nouveau appelé. Et c’est ainsi qu’Émile, à peine passé dans ce nouveau bataillon, repart vers l’avant.
Dans la nuit du 26 au 27 octobre 1916, le 8ème BCP arrive à Sailly-Saillisel.
Le nom du village est déjà sinistre : il n’évoque plus une terre habitée, mais un champ de ruines, un point broyé sur la carte de la Somme. La relève est pénible, écrasante, et rappelle, peut-on lire dans l’historique, par bien des aspects celle de Douaumont.
Le bombardement ennemi est plus dense encore qu’au mois de septembre. Les Allemands défendent chaque mètre avec une âpreté croissante. Et le ciel lui-même semble se joindre à la souffrance des hommes : une pluie fine, persistante, tombe sans cesse.
Dans les ruines du village, tout n’est plus qu’eau et boue. Il n’y a plus de tranchées véritables, plus d’abris solides.
On s’installe comme on peut, dans le fond de caves branlantes ou dans des trous d’obus à moitié remplis d’eau. C’est là qu’Émile passe ses dernières nuits.
Dans un creux de terre détrempée, sous la pluie, sous l’acier, entouré d’hommes qu’il connaît depuis quelques jours à peine, mais avec lesquels il partage déjà l’essentiel : l’attente, la fatigue, cette fraternité muette des combattants.
Le marmitage (Voir un soldat, un mot) continue sans arrêt. Des chasseurs sont atteints, certains enterrés, d’autres commotionnés. Chaque heure semble pouvoir être la dernière.
Le 29 octobre 1916, Émile est tué à l’ennemi, à Sailly-Saillisel.
Il tombe dans ce secteur où le bataillon vient à peine d’arriver, au milieu d’un bombardement incessant qui rend toute communication presque impossible. Les agents de liaison mettent des heures à parcourir quelques dizaines de mètres.
La terre tremble sans répit. Autour des postes de secours, les obus s’abattent par milliers. Ceux qui sont entassés dans les caves se demandent à chaque instant s’ils ne vont pas être ensevelis vivants.
C’est dans cette violence sans visage, dans cet ouragan d’acier et de boue, qu’Émile disparaît. Il n’aura passé que quelques semaines au 8ème BCP. Mais ces semaines suffisent.
Après quinze mois de front, après Verdun, après la Somme, la guerre se referme sur lui, brutalement, comme elle s’est refermée sur tant d’autres.
Émile avait dix-neuf ans lorsqu’il était monté au front, le 5 juillet 1915.
Il avait survécu à l’enfer des Éparges, à l’usure de Champagne, à la fournaise de Verdun, à la boue de la Somme.
Il était allé jusqu’au bout de ce que pouvait supporter un homme si jeune.
Et c’est à Sailly-Saillisel, dans un village détruit, sans tranchées, dans l’eau glacée des trous d’obus, qu’il tombe finalement, le 29 octobre 1916.
Il avait vingt ans.
Son nom rejoint désormais ceux des chasseurs qui dorment dans la terre de France, ces vies brisées avant d’avoir commencé, ces existences offertes tout entières à la patrie.
Émile est de ceux-là. De cette génération fauchée, dont la mémoire demeure.
Le décès d’Émile est transcrit à La Montagne le 31 janvier 1917. Nous recherchons sa sépulture.
Hommage à La Montagne :
Monument aux morts.
Sa mère est cultivatrice. Elle décède en 1922 à La Montagne à l’âge de 53 ans.
Son père est menuisier. Il décède en 1926 à La Montagne à l’âge de 60 ans.
Son frère Eli décède en bas âge en 1895 à 4 jours.
Marie épouse Elie MERCIÈRE en 1920 à La Montagne. Elle décède en 1960 à La Montagne à l’âge de 61 ans.
Madeleine décède en 1986 à Saint-Avertin (37) à l’âge de 86 ans.
Edouard décède en 1962 à La Montagne à l’âge de 59 ans.
Sources primaires et documentation
Ces sources fondamentales ont permis de vérifier et d'établir le récit de cette biographie.
Dans les récits de la Grande Guerre, un mot revient sans cesse, dans les lettres des soldats comme dans les historiques des bataillons : le marmitage.
Ce terme, familier et presque ironique, cache pourtant l’une des réalités les plus effroyables du front : le bombardement continu, l’écrasement méthodique des lignes par l’artillerie, jour et nuit, sans répit.
Les soldats ne disent pas simplement : « Nous avons été bombardés. », ils disent : « Nous avons été marmités. » car le marmitage n’est pas un épisode, c’est leur quotidien.
Pourquoi ce mot ?
Le mot vient de la marmite, grande marmite de cuisine. Les poilus ont donné ce surnom aux énormes obus d’artillerie lourde, dont l’explosion soulevait des gerbes de terre et de fumée semblables à un couvercle qui saute.
Très vite, le terme s’est élargi :
Marmite = gros obus.
Marmitage = bombardement incessant.
Ainsi, « marmiter » signifie être écrasé sous les obus, être pris dans un déluge de feu.
La Première Guerre mondiale est avant tout une guerre d’artillerie. Sur le front occidental, la plupart des pertes ne viennent pas des fusils, mais des canons.
L’obus est l’arme reine. Le marmitage est utilisé pour :
Détruire les tranchées
Écraser les abris
Couper les communications
Briser le moral
Préparer un assaut
Mais bien souvent, il ne prépare rien : il ne sert qu’à user, terroriser, anéantir. Le bombardement devient une fin en soi.
Pour celui qui le subit, le marmitage n’a rien d’un combat héroïque. C’est une attente sans défense. Le soldat est cloué au sol, incapable de répondre, incapable de fuir. Il ne peut que se recroqueviller dans un trou, espérer que l’obus tombera ailleurs.
Les historiques décrivent des paysages où il n’existe plus :
Ni tranchées continues
Ni abris solides
Ni repères
À Sailly-Saillisel, en octobre 1916, les chasseurs du 8ème BCP s’installent « tant bien que mal » dans des caves branlantes ou dans des trous d’obus remplis d’eau. Le marmitage continue sans arrêt.
C’est cela, le marmitage : vivre dans un monde où le sol tremble sans cesse.
Le marmitage n’est pas seulement meurtrier, il est aussi destructeur psychologiquement. Les soldats parlent de :
Commotions
Surdité
Tremblements
Vertiges
Cauchemars
Même sans blessure visible, l’homme sort brisé. À Sailly, l’historique évoque des chasseurs atteints, enterrés, violemment commotionnés.
Sous les bombardements, on ne meurt pas toujours sur le coup. On disparaît parfois sous la terre, enterrés vivants. L’une des terreurs du marmitage est l’ensevelissement. Les tranchées s’effondrent. Les caves se remplissent. La terre tombe comme une vague.
Autour d’un poste de secours, l’historique du 8ème BCP compte près de 3 000 obus tombés en dix-sept heures, ébranlant sans cesse les fondations d’une cave où les hommes se demandent à chaque instant s’ils ne vont pas être ensevelis vivants.
C’est une mort sans visage, sans combat, sans dernier geste.
Dans le marmitage, le temps n’existe plus. Les minutes deviennent interminables. Le jour et la nuit se confondent. Le sommeil est impossible. La peur est constante. On ne tient plus par bravoure, mais par instinct, par solidarité, par devoir.
C’est ce que traverse Émile dans les derniers jours de sa vie.
Lorsque Émile arrive à Sailly-Saillisel fin octobre 1916, il sort déjà de quinze mois de terribles combats : Verdun, la Somme...
A Sailly, c’est aussi l’écrasement. Le village est un étang de boue. Il n’y a plus de tranchées. Le bombardement est continu.
Et c’est dans ce marmitage, dans cet ouragan d’acier, qu’il est tué à l’ennemi le 29 octobre 1916. Comme tant d’autres, il disparaît dans cette guerre où l’obus, plus que la balle, fauche la jeunesse.