Il se tient seul au milieu d'une vaste plaine. Un fusil dans les mains, une bicyclette repliée sur le dos, le regard fixé sur le photographe. À première vue, l'image pourrait sembler avoir été prise pendant la Première Guerre mondiale. Pourtant, nous sommes en septembre 1908, six ans avant le déclenchement du conflit.
Cet homme est un chasseur cycliste du 18ème bataillon de chasseurs à pied. Il participe aux grandes manœuvres du Centre organisées du 9 au 18 septembre 1908. La photographie est réalisée par l'Agence Rol, l'une des grandes agences photographiques françaises du début du XXe siècle. Conservé aujourd'hui par la Bibliothèque Nationale de France, le cliché est précisément répertorié comme représentant un «cycliste du 18ème chasseurs ». Il a également été publié en 1908 dans La Vie illustrée.
Le photographe a isolé le chasseur dans le paysage. Aucun camarade, aucun officier, aucune tente et aucun bâtiment ne viennent détourner le regard. Derrière lui s'étend une campagne presque vide, dont l'horizon bas accentue encore la silhouette du militaire.
L'homme se présente debout, légèrement de trois quarts. Une jambe est avancée, probablement pour mieux équilibrer la lourde charge qu'il porte. Son attitude n'a rien de martial au sens traditionnel du terme : il ne présente pas les armes et ne prend pas la pose d'un portrait de caserne. Il semble avoir interrompu sa marche quelques instants devant l'appareil photographique.
Son visage est celui d'un homme adulte, moustachu, marqué par la vie en extérieur. Son expression est sérieuse. Il regarde directement l'objectif.
Sur son couvre-chef, le nombre 18 permet immédiatement de rattacher le soldat au 18ème bataillon de chasseurs à pied. Le même numéro appartient aux marques distinctives de son unité. Le 18ème BCP, créé en 1854, appartient à cette infanterie légère dont certaines unités sont, au tournant du XXe siècle, engagées dans les expérimentations cyclistes.
Ce qui frappe surtout est la quantité de matériel que transporte le chasseur.
Il porte sa tenue de campagne sombre de chasseur à pied. Des sangles de cuir traversent sa poitrine et ses épaules. À sa ceinture et autour de son paquetage se répartissent les différentes pièces de son équipement. Les bandes molletières enveloppent étroitement le bas des jambes au-dessus des brodequins.
Devant lui, presque aussi haut que lui, il tient son fusil, très vraisemblablement un Lebel modèle 1886/93, arme réglementaire emblématique de l'infanterie française de cette époque. Le bois de la crosse occupe une grande partie du premier plan tandis que le long canon monte jusqu'au niveau supérieur de l'image.
Mais derrière cette arme traditionnelle se trouve un objet beaucoup plus inattendu.
Une roue forme un grand cercle derrière l'épaule droite du militaire. Plus haut apparaît très nettement une selle de cuir. Le cadre, les tubes, les accessoires et différents éléments du cycle sont serrés les uns contre les autres.
La bicyclette n'est pas accidentée ni démontée pour être réparée.
Elle est pliée.
Le soldat transporte sur son dos une bicyclette pliante du système Gérard, spécialement conçue pour un usage militaire. La notice associée au cliché de 1908 identifie elle-même le chasseur comme portant son « vélo pliant Gérard ».
L'idée est remarquable pour l'époque : permettre au fantassin de rouler rapidement lorsque le terrain s'y prête, puis de plier sa machine et de la transporter lorsqu'un fossé, un chemin impraticable, une clôture ou un terrain accidenté interdit de rester en selle.
Le vélo n'est donc pas simplement un moyen de déplacement. Il fait partie du système d'équipement du combattant.
À la fin du XIXe siècle, les états-majors européens s'intéressent de très près à la bicyclette. Elle est silencieuse, ne consomme ni fourrage ni carburant et permet à un homme entraîné de parcourir beaucoup plus rapidement une route qu'un fantassin à pied.
En France, le nom du capitaine Henri Gérard devient indissociable de cette expérimentation. Dans les années 1890 est développé un système de bicyclette pliante permettant au militaire de porter sa machine lorsqu'il ne peut plus l'utiliser.
Les premiers cyclistes militaires combattants apparaissent dans les grandes manœuvres françaises des années 1890. Des compagnies cyclistes sont ensuite expérimentées et plusieurs bataillons de chasseurs en sont dotés. Le 18ème bataillon de chasseurs à pied appartient à ces unités pionnières. Après une nouvelle réorganisation, dix groupes de chasseurs cyclistes seront constitués en 1913 et associés aux divisions de cavalerie.
L'image de 1908 se situe donc à un moment particulièrement intéressant : le chasseur cycliste n'est plus une curiosité expérimentale, mais les grandes unités cyclistes de 1914 n'existent pas encore sous leur forme définitive.
L'image peut aujourd'hui sembler presque paradoxale. Pourquoi s'encombrer d'une bicyclette si l'on doit finalement la porter ?
C'est justement ce qui fait l'intérêt de la machine.
Sur une route ou un bon chemin, le chasseur se déplace à vélo. Il peut avancer rapidement, assurer une liaison, transmettre un ordre, reconnaître un itinéraire ou accompagner des formations montées.
Lorsque le terrain devient impraticable, le cycle est replié et porté. Le militaire retrouve alors les possibilités d'un fantassin. Il peut franchir les obstacles sans abandonner son moyen de transport.
Cette combinaison entre mobilité rapide et capacité à combattre à pied explique l'intérêt porté aux cyclistes par l'armée française à la veille de la Grande Guerre.
Ils constituent en quelque sorte une infanterie légère très mobile, particulièrement adaptée aux reconnaissances, aux liaisons, à la sûreté des colonnes et à l'accompagnement de la cavalerie.
La photographie n'a pas été prise au hasard au bord d'un chemin.
Le chasseur participe aux grandes manœuvres du Centre de 1908, immense exercice militaire organisé en septembre. Elles mettent aux prises deux armées fictivement ennemies et mobilisent plusieurs corps d'armée. Les opérations se déroulent principalement dans le centre de la France et notamment dans le Cher ; elles s'inscrivent dans un vaste espace de manœuvre allant de la région de Saint-Calais jusqu'à Bourges.
Ces grands exercices sont alors essentiels.
La France prépare une guerre que personne ne sait encore exactement comment combattre. Infanterie, cavalerie, artillerie, transmissions et moyens de transport sont testés à grande échelle. Les états-majors observent les déplacements, la vitesse des colonnes, le ravitaillement, les liaisons entre unités et les nouvelles possibilités offertes par la technique.
Les photographies de 1908 montrent d'ailleurs aussi bien l'artillerie de 75 que les cuisines roulantes, les cantonnements ou les formations cyclistes. Les manœuvres constituent à la fois un exercice militaire et une vitrine de la modernisation de l'armée.
Elles participent également à l'élaboration de la doctrine militaire française des années précédant 1914.
C'est probablement ce que cette photographie raconte le mieux.
Dans les mains du soldat se trouve le fusil du fantassin. Sur son dos, une invention née de la révolution industrielle.
Le chasseur cycliste appartient simultanément à deux mondes.
Il reste un homme à pied, armé et équipé comme un combattant d'infanterie. Mais sa bicyclette lui donne une mobilité nouvelle qui rapproche son rôle de celui du cavalier.
Le contraste est saisissant : le cheval, symbole pluriséculaire de la mobilité militaire, trouve désormais un concurrent fait de tubes d'acier, de rayons, de caoutchouc et de cuir.
Dans cette France de 1908, automobile, motocyclette, dirigeable et aéroplane commencent eux aussi à modifier la façon dont les militaires imaginent la guerre future.
La bicyclette appartient pleinement à cette recherche de modernité.
Lorsque le photographe de l'Agence Rol déclenche son appareil en septembre 1908, personne ne connaît encore le visage que prendra la guerre industrielle à venir.
Six ans plus tard, en août 1914, les chasseurs cyclistes partent en campagne.
Les groupes cyclistes sont particulièrement utiles pendant les premières semaines du conflit, lorsque les armées parcourent de grandes distances et que la guerre demeure une guerre de mouvement. Leur mobilité trouve naturellement sa place auprès des divisions de cavalerie.
Puis viennent les tranchées.
Lorsque le front se fige, l'espace dans lequel la bicyclette pouvait donner tout son avantage se réduit considérablement. Barbelés, boyaux, trous d'obus, boue et bombardements ne sont guère compatibles avec le déplacement cycliste. Les hommes combattent alors essentiellement comme fantassins.
Lorsque la guerre retrouve davantage de mobilité, leur utilité réapparaît. Mais l'automobile et surtout la motocyclette annoncent déjà une nouvelle évolution des moyens de liaison et de reconnaissance.
Nous ignorons le nom de cet homme.
La légende de l'Agence Rol ne nous transmet que son appartenance : cycliste du 18ème chasseurs.
Et c'est peut-être ce qui donne aujourd'hui toute sa force au cliché.
Le photographe ne nous a pas seulement laissé l'image d'un soldat. Il a fixé avec une précision exceptionnelle un métier militaire aujourd'hui presque oublié.
La selle, la roue, les rayons, le fusil, les sangles, le paquetage et les brodequins racontent ensemble une manière de faire la guerre que l'on imaginait moderne en 1908.
Quelques années plus tard, des milliers d'hommes découvriront une guerre infiniment différente de celle des grandes manœuvres.
Mais ce jour-là, dans une plaine du centre de la France, un chasseur du 18ème bataillon de chasseurs à pied s'est arrêté devant un photographe.
Sur son dos, il portait son vélo.
Et avec lui, une petite part de la modernité militaire du début du XXe siècle.
Date : septembre 1908.
Événement : Grandes manœuvres du Centre, 9-18 septembre 1908
Sujet : chasseur cycliste du 18ème bataillon de chasseurs à pied
Photographe : Agence Rol
Nature : photographie de presse
Conservation : Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie
Référence : K257840 — Gallica, btv1b53206687j
Publication d'époque : La Vie illustrée, 1908.
L'image présentée ici a été restaurée et colorisée à partir du cliché original en noir et blanc en utilisant l'IA. La colorisation vise à restituer de manière plausible les teintes de l'uniforme et de l'équipement sans modifier la composition ni les caractéristiques du document historique.