Cette biographie est rédigée par Hervé Closset à partir des JMO et des historiques des régiments. Elle est adaptée à ce support.
MOREIL Etienne Victor
Frossay
1891 - 1915
Sous-lieutenant au 65ème régiment d'infanterie
Mort pour la France
Eienne est né le 31 octobre 1891 à Frossay.
Il devient domestique chez un herbager.
D'abord incorporé dans la marine en 1912, il il est affecté au 93ème régiment d'infanterie de La Roche-sur-Yon. Il est nommé caporal pendant son service militaire.
Il est donc déjà sous les drapeaux le jour de la mobilisation. Il est aussitôt nommé sergent.
Etienne va combattre en Argonne, participer à la Grande retraite, la course à la mer et à la Bataille de la Marne.
Il est cité à l'Ordre de l'armée en fin d'année 1914 après avoir été blessé au combat.
En mars 1915, Etienne est nommé sous-lieutenant au 65ème RI
Il est cité une seconde fois en avril 1915 et est décoré de la Croix de Saint-Georges attribuées par l"empereur de Russie.
Etienne est tué lors des combats du 25 septembre 1915 à Mesnil-lès-Hurlus.
On ignore ou il a été inhumé.
C’est à Frossay, au hameau de Cheminandais, qu’Etienne Victor MOREIL voit le jour le 31 octobre 1891. Il est le premier enfant d'Étienne Marie et de Justine BOUTEAU. Le jeune couple s’est marié le 23 septembre 1890 à Saint-Viaud alors qu’il résidait alors à la « Noé fleurie ».
Le père d’Etienne exerce plusieurs métiers. Passant successivement de cultivateur à marinier, il se retrouve embarqué comme marin à la pêche et au commerce à partir de 1898.
Quatre frères et deux sœurs viennent progressivement agrandir la famille après la naissance d’Étienne. Deux ans plus tard, en 1893, naît Pierre Louis. Il est suivi par Marcel Joseph Marie en 1898, puis par Marie Justine Victoire en 1900. Joseph Marie Pierre voit le jour en 1903, avant Germaine Marie Bernadette en 1905. Enfin, la fratrie s’agrandit une dernière fois avec la naissance d’Armand Marcel Marie en 1908. Tout en restant dans les environs de Frossay, la famille change régulièrement de lieu de résidence. De 1898 à 1903, elle réside au lieu-dit L'Epine puis à la Jaunais de 1905 à 1908.
Comme beaucoup de fils aînés dans les familles nombreuses à cette époque, Etienne doit quitter l’école à l’âge de 15 ans pour aider à subvenir aux besoins du foyer. Il se retrouve employé comme domestique chez François Guillou, un herbager de La Roche, en 1906.
En 1912, Étienne se présente donc devant le conseil de révision de Saint-Père-en-Retz comme cultivateur. Âgé d’une vingtaine d’années, il est alors décrit comme un jeune homme aux cheveux châtains, aux yeux marron clair, mesurant 1,75 m.
Il est dans un premier temps incorporé dans la marine en tant qu’apprenti marin le 10 octobre 1912 et rejoint les rangs du 2ème dépôt des équipages de la flotte de Brest. Il est rapidement reconnu inapte au service à la mer. Dirigé le 23 octobre 1912 vers le 93ème régiment d’infanterie de la Roche-sur-Yon, il rallie son unité le même jour.
Bien que classé d’un niveau d’instruction n°2 (sait lire et écrire) lors de son passage devant le conseil de révision, Etienne est nommé caporal un an après son incorporation le 8 novembre 1913. Il accède au grade de sergent 9 mois plus tard le 2 août 1914.
La guerre est déclarée le lendemain.
Le 93ème Régiment d’Infanterie, mobilisé le 2 août 1914, quitte La Roche-sur-Yon dans la nuit du 6 au 7 août par voie ferrée. Ses effectifs se composent de 54 officiers, 3320 sous-officiers et soldats 192 chevaux, 55 voitures, 3 sections de mitrailleuses. Le tout est articulé autour de 3 bataillons.
Le régiment débarque le 8 à Challerange en Argonne. Par étapes successives, il gagne Sedan le 15 août. Arrivé le 16 à Bouillon, il y passe la nuit, avant de repartir le lendemain matin en direction de La Chapelle et Villers-Cernay.
Après plusieurs jours d’attente, il en repart le 21 août, traverse à nouveau Bouillon et cantonne la nuit du 21 au 22 à Fays-aux-Veneurs et à Bellevaux.
Le 22, dès 2h00, il quitte ses cantonnements et prend la route en direction de Paliseul, Opont, Beth, et Our. A 11h00, rassemblé à la sortie Est de Our, il reçoit l’ordre d’attaquer dans la direction de Maissin. Etienne et ses camarades se lancent à l’assaut de positions ou l’adversaire s’est particulièrement bien retranché.
L’action dans laquelle le 93ème engage ses trois bataillons commence à 11h30. A 19h00, avec des pertes sensibles, il est maître de Maissin. Le village, ainsi que ses abords est complètement évacué par les Allemands. A la nuit tombée, rappelé par le Colonel, commandant la Brigade, le régiment évacue Maissin et se reforme sur le plateau qui domine le village, avant de bivouaquer à la lisière Sud-Est du bois du Ban.
Dans cette journée, tous les hommes et gradés du régiment ont fait plus que leur devoir. Pour preuve, les pertes subies s’élèvent à 12 officiers et à 500 hommes.
La journée du 22 août 1914 est la pire journée de l’armée française. Sur l’ensemble du front, 27 000 soldats français perdent la vie au cours d'une seule journée de combat. Très peu de succès sont enregistrés. L’action du 93ème à Maissin fait exception. Pourtant, dès le lendemain, il faut évacuer cette commune, car il faut suivre le mouvement de repli général entamé par les armées françaises. Beaucoup de blessés intransportables sont laissés sur place.
Après le repli général sur la Marne, c’est dans la région de Fère-Champenoise, que le 93ème fait à nouveau face aux Allemands lors de combats à Ecury-le-Repos. Il participe à repousser l’ennemi en prenant ainsi une part active à la victoire de la Marne.
Les fantassins français sont ensuite dirigés vers Mourmelon où le 18 septembre un premier renfort de 950 hommes leur parvient en provenance directe du dépôt. Une semaine plus tard, ce sont 104 gradés qui rejoignent le 93ème. En un mois de combat, il a fallu reconstituer un tiers des effectifs du régiment.
La « course à la mer » débute. Et c’est à effectifs complet que le 93ème embarque dans des camions en direction d’Albert. Le 28 septembre, sitôt débarqué, Etienne comme ses camarades traverse le village à 6h00. Les fantassins doivent prendre contact avec l’ennemi, au Nord des villages d’Ovillers et de La Boisselle, à l’Est et à l’Ouest de la route de Cambrai. La consigne qui leur est donnée est simple : « tenir à tout prix en cas d’attaque ». Un nouveau renfort composé de 560 recrues de la classe 14 rallie le régiment les 15 et 16 novembre.
Puis les poilus sont envoyés vont remplir la mission de tenir les première lignes dans les secteurs d’Hamel et de Beaumont à partir du 28 novembre. Progressivement, le front se stabilise. Pour Etienne comme pour autres fantassins, c’est la découverte de la guerre des tranchées qui commence.
Fin 1914, Etienne a été blessé au pied pendant un combat. C'est pourquoi il est cité à l'ordre de l'armée le 17 décembre 1914.
À propos de ce document
Cette image est un montage de trois extraits d’un même document, rapprochés uniquement pour des raisons de place et de lisibilité. Les importants espaces blancs qui séparaient à l’origine l’en-tête, le titre de la rubrique et la citation d’Étienne Moreil ont été supprimés. Le contenu du texte n’a, lui, pas été modifié.
La source présente cependant une incohérence chronologique qu’il convient de signaler. La rubrique du ministère de la Guerre dans laquelle figure Etienne Moreil est placée sous la date du 17 décembre 1914, tandis que le texte précise qu’il a été «blessé au pied au combat du 29 décembre».
L’événement relaté se situerait donc douze jours après la date sous laquelle la citation est publiée, ce qui est évidemment impossible.
Cette contradiction existe dans le document original et ne résulte donc pas du montage. Elle peut provenir d’une coquille dans la date du combat — le mois de décembre ayant pu être imprimé à la place d’un autre mois — ou d’une erreur de classement ou de datation lors de la publication des citations.
En l’absence d’un document permettant de trancher avec certitude, il serait hasardeux de corriger arbitrairement l’une des deux dates. Nous avons donc choisi de reproduire fidèlement la source et d’en signaler l’anomalie.
Peu à peu les tranchées, simples fossés les premiers jours, s'approfondissent, se relient les unes aux autres. Des boyaux permettent la circulation à l'abri des vues, vers l'arrière. Les premiers abris font leur apparition. Il faut aussi assurer le service de veille qui est extrêmement pénible. Les alertes sont continuelles pendant la nuit. Des patrouilles sont envoyées pour sonder les intentions de l'ennemi, que l'on soupçonne vouloir attaquer. Des patrouilles ennemies cherchent à reconnaître l’organisation. Enfin, le ravitaillement est difficile quand il n’est pas impossible. La nourriture est trop souvent composée d'aliments froids qu'il n'est pas possible de faire réchauffer en ligne.
A partir de début décembre 1914, l’humidité de l'hiver et la nature du sol sur lequel l'écoulement de l’eau se fait mal, transforment tranchées et boyaux en fondrières qu'il faut vider chaque jour ; le plus souvent sans succès. Un nouveau rythme d’activité est adopté., le service aux tranchées se prend désormais par période de 10 jours alternant avec une période de 5 jours de repos. Encore faut-il compter dans ces 5 jours, deux journées consacrées aux travaux de l'arrière.
Régulièrement, les Français subissent des bombardements nourris. Ils sont rendus dangereux en raison de l'insuffisance du nombre des abris. L'infanterie tiraille la nuit en faisant parfois des victimes parmi les hommes de corvée, mais en définitive, aucune opération sérieuse n’est rengagée de part et d'autre.
Au début de février 1915, le régiment se déplace sur la gauche en direction d’Auchonvillers.
Le 2 mars, le 93ème est passé en revue par le général de Castelnau. C'est probablement à cette occasion qu'Etienne a été décoré, au nom du Tsar, de la médaille de Saint-Georges de 4ème classe. En effet, à cette époque, les généraux français de haut rang étaient régulièrement accompagnés par des attachés militaires russes qui remettaient des décorations au nom du tsar. En tous les cas, le Journal Officiel de la république française en date du 13 avril 1915 indique :
« Les militaires dont les noms suivent, cités à l’ordre de l’armée, reçoivent exceptionnellement de sa majesté l’empereur de Russie, pour s’être fait remarquer par leur valeur ou leur bravoure, ou pour avoir accompli des actions d’éclat ou des faits de guerre ayant contribué au succès des opérations, les décorations ci-après ». La médaille d’Etienne porte le numéro 126746.
Cette image à gauche est un montage réalisé à partir de trois extraits du Journal officiel de la République Française du 13 avril 1915.
Les passages ont été rapprochés uniquement pour des raisons de mise en page et de lisibilité ; le texte original n’a pas été modifié (Pages 2166 à 2168 du J.O.)
A droite, la Médaille de Saint Georges de 4ème classe.
Le 15 mars, le 93ème RI change à nouveau de secteur pour se rendre à Hébuterne dans le Pas-de-Calais entre Amiens et Arras. Grace à la nature du terrain, cette partie du front présente une organisation très supérieure à celle du secteur précédemment occupé. S’étendant en demi-cercle autour d'Hébuterne, il se raccorde vers l'ouest aux organisations établies devant la ferme Toutvent et domine les premières lignes allemandes. La proximité du village démoli d'Hébuterne dont les caves permettent l'installation de cuisines et l’existence de routes utilisables pour le transport du matériel par voitures y rendent la vie très supportable, en comparaison de ce qu'elle est dans bien des secteurs. Du 15 mars à fin mai, aucune opération importante n'est entreprise ni d'un côté ni de l'autre.
En raison de son comportement exemplaire, de son sens du commandement et de son courage au feu, le sergent Moreil est nommé sous-lieutenant à titre temporaire (TT) par décision ministérielle du 17 mars 1915. Il est muté au 65ème RI de Nantes le même jour.
Etienne bénéficie alors de quelques jours de permission avant de rallier le dépôt du régiment à Nantes. Là, il participe à l’encadrement, et à l’instruction des jeunes recrutés qui sont destinés à venir recompléter les effectifs du régiment au fur et à mesure des pertes subies. Lui-même regagne à son tour le front le 19 juin 1915 en compagnie de deux autres sous-lieutenants. Ils encadrent un renfort de 190 hommes. Le jeune officier se voit aussitôt affecté à la 8ème compagnie.
Le 21 juin, ce sont 461 hommes supplémentaires qui viennent regarnir les rangs du 65ème.
En juillet 1915, le 65ème est relevé par les troupes britanniques. Il est dirigé vers la Champagne après un repos de quelques semaines à Crèvecœur. Là, Etienne et ses hommes découvrent le paysage de la Champagne Pouilleuse, avec ses landes incultes, ses routes poudreuses et ses interminables bois de sapins rabougris.
Le 7 juillet, le président de la république Raymond Poincaré et le général Pétain effectuent un rapide passage pour rendre visite aux cantonnements du régiment.
En Champagne, le régiment occupe d’abord le secteur de Mesnil-lès-Hurlus, qu’il organise en vue de l’attaque de la IIe armée. La vie dans ce secteur est rendue pénible par l’adversaire qui semble prévenu de l’offensive à venir et qui gêne les travaux de tous les tirs de ses canons et de ses « Minenwerfers ». Pour preuve, du 4 au 14 août 1915, le service de santé du régiment enregistre 785 tués, blessés ou disparus.
Les choses s’enchaînent ensuite très vite. Le colonel gagne son poste de combat le 23 septembre avec le drapeau du régiment et sa garde. Le 24 septembre, le régiment quitte le camp des coloniaux où il stationne pour gagner en première ligne les tranchées de « départ ». En fin d ’après-midi, devant tout le régiment rassemblé, le colonel lit le vibrant ordre du jour du général en chef. Puis il termine par ces mots :
« On m’a demandé si l’on pouvait compter sur l’héroïsme du 65ème. J’ai répondu : Jusqu’à la mort ! »
A la suite des tirs de préparation effectués par l’artillerie française le 25 septembre, le régiment reçoit l’ordre de se lancer à l’assaut des lignes allemandes. Il s’élance des tranchées à 9h15 pour prendre la direction de Tahure. Le colonel Desgrées du Lou est en tête. Son drapeau est déployé. Les Français sont presque immédiatement arrêtés par le réseau de fils de fer barbelés qui est restés intact. Les mitrailleuses allemandes sont en revanche restées en état de tirer et leur réponse ne se fait pas attendre. Tous les officiers qui entourent le colonel sont tués instantanément. La garde du drapeau est anéantie.
En quelques minutes, des compagnies entières sont décimées. Rapidement, les survivants sont contraints de se replier sur les positions de départ. Des centaines de soldats français gisent entre les lignes. Deux hommes réussissent à sauver le drapeau menacé de capture par une contre-attaque allemande. Les Allemands sont repoussés et le reste de la journée est occupé à reformer le régiment qui se trouve désormais aux ordres d’un chef de bataillon. Au soir du 25 septembre, on décompte officiellement et dans un premiers temps 41 tués 330 blessés et 420 disparus. Des témoins déclarent le sous-lieutenant Moreil comme étant blessé entre les lignes. Il est classé « disparu » quelques jours plus tard. Mais à la suite de la découverte de son corps sur le champ de bataille le 16 novembre 1915, Etienne est officiellement déclaré mort à l’âge de 23 ans le 25 septembre 1915 à « Le Mesnil-lès-Hurlus »
Le 65ème reste à la garde des tranchées pendant la journée du 26 septembre pendant que l’offensive des troupes françaises progresse sur chacun de ses flancs. Il est relevé le 27 septembre à 23h30 par le 21ème RIT. Le premier renfort de 420 hommes n’arrive que le 7 octobre suivant.
Étienne fait l’objet de deux citations pour sa conduite au combat : l’une à l’ordre de l’armée, en décembre 1914, et une seconde à l’ordre du corps d’armée. Lorsque la Croix de guerre est créée en avril 1915, elle est attribuée rétroactivement aux militaires déjà cités depuis le début du conflit. Étienne devient ainsi titulaire de la Croix de guerre 1914-1918, dont le ruban peut porter une palme de bronze, correspondant à sa citation à l’ordre de l’armée, et une étoile de vermeil, pour celle à l’ordre du corps d’armée. À ces distinctions françaises vient s’ajouter la Croix de Saint-Georges de 4ème classe, décoration russe qui lui est accordée en reconnaissance de sa bravoure.
Nous n'avons pas trouvé la trace de la légion d'honneur, mais nous poursuivons nos instigations.
« L’oubli est le seul véritable linceul des morts » — les derniers mots d’Étienne Moreil
C’est par cette phrase qu’Émile Gabory ouvre, en 1923, l’avant-propos de son ouvrage Les Enfants du Pays Nantais et le XIe Corps d’armée. Quelques mots qui résument à eux seuls l’ambition du livre : empêcher que les hommes emportés par la Grande Guerre ne disparaissent une seconde fois, cette fois de la mémoire des vivants.
Publié seulement cinq ans après l’armistice, l’ouvrage de Gabory n’est pas une simple histoire militaire. L’auteur y rassemble des faits de guerre, des témoignages, des lettres et les paroles de ceux qui sont partis. Parmi ces voix figure celle d’un jeune homme de Frossay : le sous-lieutenant Étienne Moreil.
Une lettre écrite avant une mission dangereuse
Emile Gabory consacre plusieurs pages aux lettres que les combattants adressent à leurs proches lorsqu’ils pressentent le danger. Il les présente comme de véritables testaments, destinés à soutenir ceux qui resteront si le soldat ne revient pas.
Il introduit ainsi le texte d’Étienne :
« Le sous-lieutenant Etienne Moreil, chargé d’une mission pleine de péril, où il laissera sa vie, informe les siens en ces termes : »
Puis vient la lettre :
« La mission que j’ai à remplir est assez dangereuse ; mais j’irai, coûte que coûte, jusqu’au bout. Jusqu’ici j’ai fait mon devoir de soldat français ; je vous le prouve et vous le prouverai encore. Vous avez été fiers de moi, je vous ai fait honneur et au pays également ; moi, de mon côté, je suis content, et, si je tombe vous pourrez dire que je suis tombé en brave et en héros. J’ai du courage, ayez-en de votre côté ; tout ira bien. Le devoir du soldat français n’est pas de rester là ; il a à marcher de l’avant, et il marchera. Je suis heureux, car j’ai des soldats qui me suivront partout et ne me laisseront pas entre les mains des ennemis. »
Ces quelques lignes prennent une dimension particulière lorsque l’on connaît la suite.
Étienne ne décrit ni le paysage, ni l’ennemi, ni même précisément la mission qui l’attend. Il parle essentiellement aux siens. Il sait le danger suffisamment grand pour envisager sa mort et cherche surtout à préparer sa famille à cette éventualité.
Un chef qui pense aussi à ses hommes
La fin de la lettre révèle le regard qu’Étienne porte sur les soldats placés sous ses ordres :
« Je suis heureux, car j’ai des soldats qui me suivront partout et ne me laisseront pas entre les mains des ennemis. »
Emile Gabory écrit qu’il est chargé d’une mission « où il laissera sa vie ». Le sous-lieutenant Étienne Moreil meurt effectivement le 25 septembre 1915, lors de la grande offensive de Champagne.
La lettre n’est donc pas seulement celle d’un homme qui imagine sa mort. Elle est devenue, après coup, son dernier témoignage.
De la lettre privée à la mémoire collective
Lorsque Emile Gabory publie ce texte en 1923, les familles portent encore directement le deuil de la guerre. Les parents, les épouses, les frères et les sœurs des disparus sont toujours là. Les monuments aux morts viennent à peine d’être élevés dans les communes.
En reproduisant la lettre d’Étienne Moreil, l’historien fait passer des mots probablement destinés au cercle familial dans une autre dimension : ils deviennent ceux d’un homme du Pays nantais dont l’histoire doit être conservée.
Sa tombe est aujourd’hui inconnue. Il ne reste aucun lieu où venir se recueillir devant son nom et ses restes.
Mais il reste sa voix.
Quelques lignes écrites avant de partir au combat, conservées par sa famille.
Et tant que ces mots sont lus, Étienne Moreil n’est pas tout à fait entré dans ce « véritable linceul » que redoutait Gabory.
Source : Émile Gabory, Les Enfants du Pays Nantais et le XIe Corps d’armée. Un département breton pendant la guerre (1914-1918), Nantes-Paris, 1923, avant-propos et p. 317-318. Document numérisé par la Bibliothèque nationale de France, Gallica.
Le sous-lieutenant Étienne Moreil est déclaré « Mort pour la France » à la suite du jugement déclaratif de décès rendu le 28 novembre 1918 par le tribunal de Paimbœuf, puis transcrit le 31 décembre 1918 dans les registres de la commune de Frossay.
Le lieu exact de sa sépulture demeure aujourd’hui inconnu. Comme beaucoup de tombes établies au plus près du front en 1915, la sienne a pu disparaître au cours des bombardements et des combats qui se poursuivirent pendant les trois années suivantes. Dans le secteur de Mesnil-lès-Hurlus, les corps furent progressivement exhumés à partir de 1925 afin d’être regroupés dans la nécropole nationale de Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus. Celle-ci rassemble aujourd’hui près de 21 000 soldats français, dont environ 10 000 inconnus !
Hommages à Frossay :
Monument aux morts.
Inscrit sur le Livre d’or du ministère des pensions.
Plaque commémorative de l'église.
Son père est trop âgé pour être mobilisé en août 1914. Il décède le 13 février 1934 à Frossay au lieu-dit « le Migron », à l'âge de 69 ans.
Sa mère meurt le 28 janvier 1960 à Frossay, à l'âge de 92 ans.
Son frère Pierre devient cocher. Il ne participe pas au conflit en raison d’une ostéomyélite à la jambe gauche. Il s’éteint le 10 novembre 1956 à Pornic à l'âge de 63 ans.
Son frère Marcel est déjà marin avec la spécialité de Chauffeur et inscrit au quartier maritime des gens de mer de Saint-Nazaire lorsqu’il est incorporé au 3ème dépôt des équipages de la flotte de Lorient le 18 avril 1917 en tant qu’apprenti marin.
S’en suit un embarquement à bord du cuirassé « Paris » du 13 juin 1917 au 4 juillet 1918 puis sur le croiseur « Jurien de la Gravière » jusqu’au 23 octobre 1918. Marcel passe ensuite à la même date au 5ème dépôt des équipages de la flotte de Toulon pour suivre le cours des apprentis mécaniciens du 7 décembre 1918 au 18 février 1919. C’est au 3ème dépôt des équipages de la flotte de Lorient qu’il est affecté le 18 février 1919. Muté à bord du croiseur « du Chayla » jusqu’au 2 avril 1919, il termine son activé militaire au 3ème dépôt des équipages de Lorient. Marcel n ’est renvoyé dans ses foyers que le 18 avril 1920 avec le grade de matelot breveté de 2ème classe.
Sa carrière civile l’amène à travailler pour les ponts et chaussées au service des voies navigables (subdivision de la Seine centrale) de France. Il navigue notamment à bord du bateau pilote de la station de Saint-Nazaire « La Joyeuse », autrement dénommé «Loire n° 6».
Il se marie à Frossay. Marcel Moreil décède prématurément à Frossay, au Migron, à l'âge de 38 ans.
Marie épouse François Pierre CHOBLET, chauffeur, le 17 novembre 1924 à Frossay dont elle a une fille prénommée Hélène en 1925. Marie décède le 13 mai 1986 au Migron sur la commune de Frossay, à l'âge de 85 ans.
Joseph devient marin pêcheur. Il se marie avec Jeanne DUVRIN et décède prématurément le 11 septembre 1944 au Migron sur la commune de Frossay à l'âge de 41 ans.
Germaine exerce le métier de couturière au Migron. Elle se marie le 27 juin 1927 à Frossay, avec Edmond Albert Victor NEVEU. Il tient un salon de coiffure à Pornic.
Armand exerce le métier de charpentier au Migron. Il se marie en 1931 avec Eugenie Constance Marie Jeanne BLONDEAU. Armand décède prématurément le 9 décembre 1959 à Paimboeuf à l'âge de 51 ans.
Ces sources fondamentales ont permis de vérifier et d'établir le récit de cette biographie.
« L’oubli est le seul véritable linceul des morts. »
C’est par cette phrase qu’Émile Gabory ouvre l’avant-propos de son ouvrage Les Enfants du Pays Nantais et le XIe Corps d’armée, publié en 1923. Elle résume à elle seule l’entreprise considérable à laquelle l’archiviste consacre plusieurs années après la Grande Guerre : conserver la mémoire des hommes partis au front et mesurer ce que le conflit a représenté pour les communes de la Loire-Inférieure.
Un historien et un archiviste
Émile Jules Marie Emmanuel Gabory naît le 17 décembre 1872 à Vallet, dans une famille de viticulteurs. Après des études de droit, il entre à l’École nationale des chartes et devient archiviste-paléographe. Sa carrière le conduit d’abord aux Archives départementales de la Vendée en 1905, puis, en 1911, à la direction des Archives de la Loire-Inférieure. Historien autant qu’archiviste, il consacre une grande partie de ses travaux à Nantes, à la Vendée et à l’histoire de l’Ouest.
Lorsque la guerre éclate en août 1914, Émile Gabory a quarante et un ans. Les séquelles d’un grave accident ferroviaire survenu en 1899 lui valent d’être réformé. Il ne rejoint donc pas les combattants du XIe corps d’armée. Il participe néanmoins directement à l’effort de guerre : à Nantes, il devient notamment directeur du service des réfugiés et siège dans plusieurs commissions chargées de faire face aux conséquences du conflit. De cette expérience naîtra en 1921 Les Réfugiés chez nous.
Faire le bilan d’un département meurtri
Après l’armistice, le Conseil général de la Loire-Inférieure décide de dresser un vaste bilan de la guerre. En 1919, cette mission est confiée à Émile Gabory.
Le travail est immense.
Il faut interroger les communes, réunir les listes de mobilisés et de morts, recueillir des témoignages, des lettres, des citations, des renseignements sur les œuvres de guerre, les réfugiés, les hôpitaux, les souscriptions, mais aussi tenter de mesurer les conséquences humaines et économiques du conflit.
Quatre années de recherches aboutissent, en 1923, à la publication des quatre volumes des Enfants du Pays Nantais et le XIe Corps d’armée – Un département breton pendant la guerre (1914-1918), avec une préface du maréchal Foch. L’ouvrage recevra l’année suivante un prix de l’Académie française.
Des chiffres, mais surtout des hommes
Ce qui fait aujourd’hui encore la richesse de l’ouvrage d’Émile Gabory, ce ne sont pas seulement les statistiques qu’il fournit commune par commune. Derrière les nombres apparaissent constamment des hommes.
Émile Gabory reproduit des lettres envoyées depuis le front, raconte des actes de courage, cite les décorations, évoque des familles frappées par plusieurs deuils et rapporte parfois les dernières paroles des combattants. C’est ainsi qu’il a conservé la remarquable lettre-testament du sous-lieutenant Étienne Moreil, de Frossay, écrit avant la mission au cours de laquelle celui-ci devait trouver la mort le 25 septembre 1915.
Son livre oscille donc constamment entre l’histoire collective d’un département et les destinées individuelles de ceux qui l’ont quitté pour la guerre.
Émile Gabory ne cherche pas uniquement à compter les disparus. Il veut leur rendre une place parmi les vivants.
Une source exceptionnelle… qui doit être interrogée
Un siècle plus tard, Les Enfants du Pays Nantais reste une source majeure pour qui travaille sur la Grande Guerre en Loire-Inférieure.
Elle doit cependant être utilisée comme toute source historique : avec attention et esprit critique.
Émile Gabory travaille quelques années seulement après la guerre, à partir des renseignements alors disponibles et de documents communiqués notamment par les communes et les familles. Il ne dispose pas des moyens de recherche dont nous bénéficions aujourd’hui et, en particulier, des milliers de fiches matricules militaires aujourd’hui accessibles aux chercheurs. Les Archives départementales soulignent elles-mêmes cette différence en présentant leur mémorial contemporain, établi à partir de sources auxquelles Émile Gabory n’avait pu avoir accès.
On peut donc rencontrer dans son ouvrage des omissions, des chiffres qui doivent être vérifiés ou des informations qui ont depuis été précisées.
Il faut également replacer son écriture dans son époque. Le livre paraît en 1923, dans une France encore couverte de deuils et qui vient d'élever ses monuments aux morts. Le vocabulaire du sacrifice, du devoir, de l’héroïsme et du patriotisme y tient naturellement une place importante. Des historiens ont ainsi décrit l’ouvrage comme une œuvre à la fois historique et d’édification patriotique.
Cela ne diminue pas sa valeur documentaire. Cela permet simplement de mieux comprendre le regard porté sur la guerre par ceux qui venaient de la vivre.
Cent ans plus tard
Émile Gabory poursuit sa carrière d’archiviste jusqu’en 1937. Il publie parallèlement de nombreux ouvrages consacrés notamment aux guerres de Vendée, à Nantes et à la Bretagne. Plusieurs de ses travaux sont récompensés par l’Académie française. Il meurt à Vallet le 15 mars 1954, dans la commune où il était né quatre-vingt-un ans auparavant.
Son œuvre sur la Grande Guerre conserve aujourd’hui une place particulière.
Chaque fois que nous retrouvons dans ses pages le nom d’un cultivateur, d’un marin, d’un instituteur ou d’un jeune officier du Pays de Retz ; chaque fois qu’une phrase extraite d’une lettre permet de réentendre la voix d’un homme disparu ; chaque fois que ses chiffres conduisent à reprendre une recherche dans les archives, le travail entrepris par Émile Gabory il y a plus d’un siècle continue de vivre.
En écrivant Les Enfants du Pays Nantais, Émile Gabory avait précisément décidé de ne pas laisser le linceul retomber sur eux.
Sources : Gallica ; lasesouvient.loire-atlantique.fr ; academie-francaise.fr ; persee.fr ; AD44