Cette biographie est rédigée par Hervé Closset à partir des JMO et des historiques des régiments. Elle est adaptée à ce support.
MAILLARD Auguste Marie Eugène
Corsept
1881 - 1916
Soldat au 265ème régiment d'infanterie
Mort pour la France
Auguste est né le 1er octobre 1881 à Corsept dans une famille de cultivateurs.
En 1902, il effectue son service militaire au 113ème régiment d’infanterie de Blois.
En 1912, Auguste se marie. le couple a un fils.
Mobilisé le 2 août 1914, Auguste rejoint le 265ème régiment d’infanterie.
Dès septembre 1914, il participe à la bataille de la Marne et poursuit l’armée allemande en retraite.
Durant toute l’année 1915, Auguste combat dans l’Oise. En 1916, le 265ème RI rejoint la Somme.
À l’été 1916, il connaît les combats particulièrement meurtriers du secteur d’Estrées. Auguste est tué à l’ennemi le 3 septembre 1916, à l’âge de 34 ans, près de Deniécourt.
Né le 1er octobre 1881 à Corsept dans le canton de Paimboeuf, Auguste Marie Eugène MAILLARD est le 3ème enfant du couple de cultivateurs formé par Pierre Jean MAILLARD et Marie Anne HERAUDEAU.
A sa naissance, Auguste a déjà un frère et une sœur aînés. Pierre Joseph est né en 1877 et Philomène en 1879. Toute la famille réside au lieu-dit « la Gedelière ». Avec leur père, les deux garçons, apprennent le métier de cultivateur.
La loi « Freycinet » sur le recrutement de l'armée qui est promulguée le 15 juillet 1889 a fait passer la durée du service militaire de cinq ans à trois ans. Mais le tirage au sort perdure jusqu'en 1905. Selon le numéro tiré, la durée du service est de trois ans ou d'un an seulement. Auguste ne tire pas le bon numéro au tirage au sort de Paimboeuf. C’est pourquoi il doit effectuer un service militaire d’une durée de 3 ans et il est appelé sous les drapeaux le 15 novembre 1902.
Auguste, cheveux blonds, yeux gris vert mesurant 1,66m, passe son temps de service à la caserne « Maurice de Saxe » du 113ème régiment d’infanterie de Blois. Enfin dégagé des obligations militaires, il passe en disponibilité de l’armée d’active le 23 septembre 1905. Son père décède le 8 janvier 1908 à Corsept, à l'âge de 63 ans.
Le soldat Maillard est convoqué pour participer à 2 périodes d’exercice dans les rangs du 65ème RI de Nantes du 3 au 19 avril 1908 puis du 28 mars au 13 avril 1911. Enfin libéré de toute contrainte militaire, Auguste épouse Anna Marie RIALLAND le 24 septembre 1912 à Corsept. A la naissance de leur fils Auguste en 1913, le jeune couple est installé à la « Gedelière ».
Auguste est mobilisé dans les rangs du 265ème RI le 2 août 1914. Il s’agit du régiment de réserve du 65ème RI. Ce régiment est formé de deux bataillons qui prennent les numéros 5 et 6. Toute la journée et le lendemain encore, les trains versent sur les quais des gares de Nantes, les réservistes en provenance de Bretagne et de Vendée qui sont destinés à constituer les compagnies.
Redevenus soldats, ils réapprennent la discipline. Ils s’habillent, s’équipent, et s’arment dans les locaux qui leur sont attribués. Certains se retrouvent au nouveau grand séminaire, rue de Bel-Air, les autres à l’ancienne « philosophie », rue de Paris, enfin d’autres encore à l’école de la rue Saint-André ou de la rue du Ballet. Bientôt les chefs de bataillon peuvent passer une première revue de leur troupe.
Le départ pour le front a lieu le 5 août. Mais pour que cette troupe soit prête à se battre, il est nécessaire de procéder à son entraînement et à la remise à niveau de ses connaissances militaires. C’est à quoi sont employées les trois semaines que le régiment, affecté à la défense du camp retranché de Paris, passe à Aulnay-sous-Bois. Là, dans les champs de la ferme Savigny, autour de l’Orme de Morlu, jusque sur les coteaux de Mitry et de Villepinte, officiers et soldats s’entraînent à la pratique des enseignements reçus dans « l’active ».
Enfin, le 25 août, Auguste et ses camarades s’embarquent en chemin de fer pour une destination inconnue. Le convoi traverse Amiens et termine sa route à Arras où les soldats débarquent.
La ville paraît assez calme. Au soir, les soldats cantonnent dans le secteur de Souchez et de Neuville-Saint-Vaast. Le 26 août, le 265ème prend la route au lever du jour dans la direction de Lens avant de se rabattre vers Gavrelle, où la brigade se rassemble. Mais sous la pression allemande, le retrait général est ordonné. Il va conduire progressivement le régiment qui mène des combats retardateurs, sur les rives de l’Ourcq.
Le village de Guillemont dans la Somme voit le passage et les accrochages du 265ème RI qui y déplore des pertes le 28 août 1914 face à l'avancée allemande avant la grande retraite vers la Marne. Ce jour-là, plus de 100 soldats du 265ème périssent sous le feu de l'artillerie française. Un monument leur est dédié à Guillemont.
C’est le 7 septembre, près de Nanteuil-le-Haudouin, que le régiment entre dans la gigantesque bataille qui se prépare. La chaleur est écrasante. Formés en colonnes d’attaque, les bataillons dépassent Villers-Saint-Genest et progressent par bonds, face à l’est, vers le bois de Montrolles qui leur est donné pour objectif.
Sur toute la lisière du bois, la fusillade éclate. Les Allemands sont bien armés, mais probablement peu nombreux. Pourtant, l’ordre de se replier sur Nanteuil arrive au moment où les Français se préparent à déborder les positions allemandes.
A Nanteuil, où il arrive vers minuit, le 265ème tient les avant-postes. Cette situation le met au premier rang de la bataille de la Marne qui s’engage quelques heures plus tard. Au lever du jour, les deux bataillons sont de nouveau prêts à marcher en avant. Cette fois, le bois de Montrolles est enlevé. Des prisonniers tombent entre les mains des assaillants.
Cependant, l’ennemi manœuvre sur le flanc gauche. Il faut abandonner le terrain conquis en faisant face à l’assaillant qui vient du nord et céder pas à pas à ses troupes. Le 9, Villers-Saint-Genest et Boissy-Fresnoy sont évacués. Auguste et ses camarades doivent se replier sur Sennevières.
Mais le 10, arrive le message du général JOFFRE qui annonce la victoire et la retraite de l’ennemi. Le 11, par des routes défoncées jalonnées de cadavres de chevaux et, çà et là, de caissons d’obus abandonnés, les fantassins du 265ème se lancent à la poursuite de l’ennemi. Le régiment est d’avant-garde. Le 14 au soir, il est à Noyon.
Le 4 octobre 1914 voit le régiment occuper le secteur de Quennevières. A cette époque du conflit, les repos, ne mènent pas les hommes loin vers l'arrière. Bitry, la ferme Gamet et la ferme Navet, abritent les cantonnements. Comme les autre soldats, Auguste y passe une ou deux semaines à intervalles réguliers. Les soldats occupent alors leurs journées à entretenir leur équipement, à s’exercer et à renforcer les positions. Ils creusent des tranchées à l’abri des crêtes et fabriquent divers éléments destinés à aménager et protéger le front : des gabions, grands paniers cylindriques en osier ou en branchages tressés, des claies de bois, des fascines constituées de fagots de branches liés ensemble, ainsi que des piquets destinés aux premières lignes. Après quoi, le repos terminé, les poilus remontent vers « le secteur ».
Là, c'est toujours le même cycle : de première ligne en réserve, de réserve en deuxième ligne, de deuxième ligne en première. C’est un pénible va-et-vient par les chemins boueux et les nuits sombres pour accéder aux tranchées dont les abris restent encore à construire.
Peu à peu, cependant, les positions s'organisent. Les réseaux de fil de fer barbelés s'allongent. Les « gourbis » se multiplient et se renforcent, les boyaux serpentent de plus en plus loin. Il devient possible d’espacer les relèves et de raréfier les veilleurs. Le troupier, pourtant, ne comprend pas du premier coup la nécessité de ces travaux. Dans les rangs de l’armée française, les lenteurs de la guerre d'usure n’ont pas encore gagné les esprits des partisans de l’offensive à outrance.
Dans l'Oise, Moulin-sous-Touvent fait face aux positions françaises. En ligne, Auguste se retrouve tout près de l'ennemi. Il en est séparé d’à peine 80 à 100 mètres. Cette distance favorise l’emploi des nouvelles armes dites « engins des tranchées » qui se développent et ne restent pas inactifs. Les Français reçoivent et lancent des bombes de toutes sortes. Petits mortiers, canons pneumatiques, arbalètes, frondes, tromblons, grenades à fusil ; grenades à main sphériques, cylindriques, ovoïdes ou piriformes, pétards bardés de fil de fer abondent. Chaque semaine apporte sa nouveauté aussitôt employée.
Le 265ème passe toute l’année 1915 dans l’Oise où il occupe les secteurs de Bitry et Saint-Crépin-aux-Bois. Le soldat Maillard participe à l’attaque du saillant de Quennevières et à l’attaque de la ferme d’Ecafaux en juin où 600 hommes sont mis hors de combat. Fin février 1916, le régiment rejoint la Somme pour être engagé au printemps dans la bataille qui se prépare. Il participe aux opérations d’Harbonnières, Fay et Belloy en Santerre.
Auguste remonte une nouvelle fois au front le 14 juillet 1916. Les combats reprennent dès le 20. L'ennemi s'est ressaisi. Des canons et des soldats sont arrivés en nombre. Il n'a cédé le village d'Estrées qu'après une défense opiniâtre. Le village désormais occupé par les Français est méthodiquement démoli par l’artillerie lourde qui renouvelle sans cesse ses tirs. Les Allemands tiennent la lisière sud où ils s’accrochent farouchement. Les assauts du 265ème pour tenter de les déloger échouent avec des pertes sévères. L’insuffisance de la préparation d'artillerie, commencée trop tôt sur d'autres ordres et l’assaut donné sans sa participation, puis continué ensuite dans de mauvaises conditions d'observation et de réglage jouent un rôle dans cet échec.
Trois jours plus tard les Français reviennent à l’assaut. Une pluie de projectiles écrase les casemates de l'ennemi. Les obus de 155mm bouleversent ses tranchées. Les obus de 75mm coupent ses communications et tendent un rideau de feu et d’acier devant les poilus. Courte, mais bien ajustée et violente, cette préparation maîtrise, en quelques quarts d'heure, le fortin que plusieurs jours d'un bombardement moins bien réglé et cinq assauts d'infanterie n'avaient pu réduire. La mission est enfin accomplie.
Le régiment est relevé le 26 juillet. Depuis le 14, son effectif total a diminué de plus d'un tiers : 21 officiers, dont 5 tués et 2 disparus ; 786 hommes de troupe dont 159 tués et 153 disparus. Le mois suivant se passe en alternatives de montée en ligne et de descente au repos.
Mais le « repos » se passe souvent sous le feu du canon, dans les ruines et au milieu de la poussière que soulève la circulation des convois d'artillerie, des camions automobiles et des convois hippomobiles. Le secteur sans abris et sans fil de fer est quant à lui enfoncé comme un coin dans les lignes ennemies. Il est perpétuellement bombardé, bouleversé, attaqué sur ses points sensibles. L’air est empesté par les cadavres que déterrent les obus.
Dans le même temps, l’adversaire s’efforce avec acharnement à contrarier les projets des Français à coups de tirs de barrage d’artillerie. Du 13 au 15 août, en particulier, la pression sur le centre des positions tenues par le régiment devient très forte.
Le vrai repos ne dure que du 16 au 26 août lorsque le régiment se retrouve dans la villégiature tranquille de Campremy et de Hédencourt, près de Breteuil. Le reste du temps, Auguste comme les autres peine, l'outil en main pour améliorer la solidité des positions françaises en vue des attaques futures.
Le 26 au matin, le régiment s’embarque en camion automobile pour aller occuper ses emplacements de combat dans le secteur d’Estrées. Il relève le 20ème BCP dans la nuit du 26 au 27. Du 27 au 28, Auguste est employé à des travaux d’aménagement des tranchées en vue de l’attaque qui se prépare.
Les tirs de destruction de l’artillerie française débutent le 28. Aussitôt, l’artillerie allemande riposte tandis qu’un dernier renfort de 70 hommes arrive pour que les effectifs du 265ème soient au complet.
Pressentant l’assaut, l’artillerie allemande s’en prend violemment aux positions françaises dans la nuit du 29 au 30 août. Seuls l’orage violent et la pluie qui tombe dru durant la journée du 30 provoquent un ralentissement de l’activité des artilleurs des deux camps.
L’ordre d’attaque est reçu le 31 août. Le 265ème a pour mission de s’emparer du boyau d’Estrées. L’opération menée à la grenade est un succès mais une fraction de grenadiers allemands oppose une résistance très vive qui empêche les Français d’établir la liaison sur les positions conquises par les troupes d’assaut. Durant la nuit, l’artillerie adverse répond par une activité violente qui empêche les Français d’investir complétement le village. Profitant de l’obscurité, les grenadiers allemands tentent même quelques contre-attaques qui sont repoussées par les tirs de barrage français.
Mais le 1er septembre, à partir de 18h00, l’ennemi effectue sur le village d’Estrées un bombardement d’une violence extrême sur les lignes conquises la veille par le 265ème. Les Allemands réussissent à s’infiltrer en obligeant les Français à revenir sur les positions occupées la veille avant l’attaque.
Le lendemain, un renfort de 26 hommes arrive à point nommé pour compenser les pertes des jours précédents. Les nouveaux venus sont accueillis sous les obus d’une forte activité d’artillerie. Le 3 septembre, le régiment se réorganise pour prendre ses dispositions de combat en vue d’une nouvelle attaque. De son côté, l’artillerie allemande poursuit son travail de harcèlement. Auguste n’y survit pas, lui qui a participé à tant de combats devient la seule victime du régiment pour cette journée. Il est déclaré « Tué à l’ennemi » à l’âge de 34 ans le 3 septembre 1916 à la sortie nord de Deniécourts près du village d’Estrées. Au total, les combats sur la Somme coûtent au régiment plus de 800 tués.
Le 4 juin à 14h00, au lendemain de la mort d’Auguste, le 265ème RI se lance à nouveau sous la pluie à l’assaut des positions allemandes. Malgré 23 tués, 74 blessés et 50 disparus l’assaut ne peut déboucher. Alors le 5 juin, les Français repartent à l’attaque. L’objectif n’est pas atteint mais au soir, 38 tués et 185 blessés manquent à l’appel. La même opération est reprise le 6, puis le 7 juin, cette fois avec succès avant que le régiment ne soit relevé par le 22ème BCP. Pour ces deux journées, on enregistre côté français 54 tués, 163 blessés et 27 disparus.
Auguste Maillard est officiellement déclaré « Mort pour la France » à la suite d’un jugement rendu par le tribunal de Paimbœuf le 28 février 1923. Cette décision est transcrite sur le registre des décès de la mairie de Corsept le 3 mars suivant.
Hommages à Corsept :
Monument aux morts.
Inscrit sur le Livre d’or du ministère des pensions.
Son épouse Anna reste veuve de guerre. Elle s’éteint le 6 octobre 1979 à Corsept, à l'âge de 87 ans.
Fils unique du couple, Auguste est adopté par la nation suite au jugement du Tribunal de Paimboeuf en date du 31 décembre 1919. Il se marie le 22 septembre 1936 à St-Viaud, avec Marie Thérèse Henriette Suzanne DOUSSET. Le couple donne naissance à une fille. Auguste s’éteint le 3 juin 1994 à Paimboeuf, à l'âge de 80 ans.
Son frère Pierre Joseph est ajourné deux fois lorsqu’il se présente devant le conseil de révision de Paimboeuf en 1898 et en 1899 car il souffre d’hématurie. C’est en 1900 qu’il est déclaré « bon pour le service auxiliaire ». En temps de paix, les appelés classés « services auxiliaires » ne sont pas incorporés. Ils n'effectuent donc pas de service militaire actif.
Pierre épouse Marie Françoise DENIAUD le 13 juin 1904 à Corsept. Le couple donne naissance à une fille et à un garçon qui naissent respectivement en 1905 et 1906.
Après la déclaration de la guerre, Pierre est à nouveau classé « reformé n°2 » par la commission de réforme de Nantes qui le convoque le 25 novembre1914. Mais crise des effectifs de l’armée française aidant, il est reconnu «apte au service armé» par le conseil de révision de Paimboeuf le 15 mars 1915. Pierre est rappelé à l’activité le 8 septembre 1915 et rejoint le dépôt du 64ème RI d’Ancenis à la même date. Il est versé dans les rangs du 6ème régiment du Génie d’Angers le 19 septembre suivant.
Blessé au côté droit durant les combats du bois de Macô en Champagne, Pierre est évacué sur Epernay le 24 juin 1918. Suite à sa blessure, le sapeur Maillard est cité à l’ordre du régiment le même jour. «Très bon sapeur, courageux et dévoué, sur le front depuis le début des hostilités, a été blessé au cours de son service en première ligne». Il se voir décerner la croix de guerre avec étoile de bronze avant d’être démobilisé le 4 février 1919.
Pierre s’éteint le 3 février 1945 à Corsept, à l'âge de 67 ans. Son épouse le précède dans la mort en 1936 à l’âge de 56 ans.
Sa sœur Philomène se marie le 3 février 1903 à Corsept, avec Jean Marie Noël MAILLARD. Le couple a 3 filles qui naissent avant la première guerre mondiale. Elle s’éteint le 19 juillet 1968 à l'âge de 88 ans.
Ces sources fondamentales ont permis de vérifier et d'établir le récit de cette biographie.
Sur les fiches matricules des soldats de la Grande Guerre, un métier revient avec une fréquence impressionnante : «cultivateur». Derrière ce simple mot se dessine toute une France aujourd’hui disparue, celle des fermes, des métairies, des petites exploitations et des villages où l’essentiel de la vie était encore rythmé par les saisons et les travaux des champs.
Avant d’être fantassins, artilleurs ou cavaliers, des millions de soldats de 1914 étaient des hommes de la terre.
Une France encore profondément rurale
À la veille de la Première Guerre mondiale, la France compte environ 39 millions d’habitants et demeure un pays très largement rural. Plus de la moitié de la population vit encore dans les campagnes.
L’agriculture occupe une place considérable dans l’économie et dans la société. Plusieurs millions d’hommes travaillent directement à la terre et les agriculteurs représentent une part très importante de la population active masculine.
Dans les documents administratifs et militaires, beaucoup apparaissent simplement sous la profession de « cultivateur ».
Vivre au rythme de la terre
Être cultivateur au début du XXème siècle, c’est vivre au rythme des semailles, des foins, des moissons, des vendanges ou des récoltes.
Les journées sont longues et le travail reste essentiellement manuel. Le cheval, le bœuf et parfois la vache de trait fournissent encore une grande partie de la force nécessaire aux labours et aux transports.
La ferme est également une affaire familiale. Hommes, femmes et enfants participent aux travaux selon leur âge et leurs possibilités. Les femmes travaillent depuis longtemps dans les exploitations : elles s’occupent notamment des animaux, de la traite, de la basse-cour, du jardin, des récoltes et de nombreux travaux des champs.
La guerre ne va donc pas soudainement transformer les femmes en agricultrices. Elle va en revanche leur imposer de remplacer les hommes absents et d’assumer beaucoup plus largement la responsabilité de l’exploitation.
Août 1914 : abandonner les champs
Le 1er août 1914, la mobilisation générale est décrétée.
Dans les campagnes françaises, elle intervient à un moment particulièrement sensible de l’année agricole. Les moissons ne sont pas partout terminées et de nombreux travaux restent à accomplir.
Les hommes en âge d’être mobilisés doivent pourtant partir. En quelques jours, des cultivateurs quittent leur ferme, leur famille et leurs animaux pour rejoindre la caserne indiquée sur leur livret militaire.
Certains pensent être revenus pour les vendanges. Beaucoup ne reverront leur village que plusieurs années plus tard.
Et certains ne reviendront jamais.
Du cultivateur au soldat
Le changement est brutal. Celui qui maniait quelques jours auparavant la faux, la fourche ou les guides d’un attelage reçoit un fusil, un uniforme et un paquetage.
La conscription avait certes déjà familiarisé ces hommes avec l’armée. La plupart avaient accompli leur service militaire avant la guerre. Mais rien ne pouvait les préparer à ce qui les attendait.
Aux travaux des champs succèdent les marches, les bivouacs, les bombardements et les tranchées.
La ferme continue sans lui
Pendant que les hommes combattent, la terre doit continuer à produire. Il faut nourrir les familles, mais aussi une armée de plusieurs millions d’hommes.
Dans les villages, femmes, adolescents, personnes âgées et hommes non mobilisés prennent donc le relais. Les femmes supportent une part essentielle de cet effort.
Elles dirigent parfois seules l’exploitation, prennent des décisions qu’elles partageaient auparavant avec leur mari et accomplissent des travaux traditionnellement davantage réservés aux hommes. Mais les bras ne sont pas les seuls à manquer.
L’armée réquisitionne également un très grand nombre de chevaux et de mulets. Or, ces animaux sont indispensables aux exploitations agricoles pour labourer, transporter les récoltes ou conduire les charrettes. Le monde rural doit donc produire davantage avec moins d’hommes et souvent moins d’animaux.
Un tribut humain immense
Mesurer exactement le nombre d’agriculteurs mobilisés et tués pendant la Grande Guerre reste difficile.
En mars 1920, le député Louis Marin rassemble, dans le cadre d’un vaste travail parlementaire consacré aux pertes de guerre, de nombreuses statistiques destinées à établir le bilan humain du conflit.
Des chiffres longtemps repris par les historiens évoquent environ 3,7 millions d’hommes appartenant au monde agricole mobilisés pendant la guerre. Le nombre de morts issus de l’agriculture est plus incertain.
Selon les méthodes de calcul et les sources utilisées, les estimations se situent entre environ 540 000 et 670 000 morts. Plusieurs centaines de milliers d’autres agriculteurs seraient revenus blessés ou invalides.
Les historiens contemporains appellent cependant à la prudence.
Il est donc préférable de retenir l’ordre de grandeur plutôt qu’un chiffre présenté comme définitif : plus d’un demi-million d’hommes issus du monde agricole auraient perdu la vie pendant la Grande Guerre.
Des campagnes endeuillées
Derrière ces centaines de milliers de morts se trouvent autant de familles et d’exploitations bouleversées. Dans certains villages, plusieurs fils d’une même famille disparaissent. Des épouses deviennent veuves. Des enfants grandissent sans leur père. Des parents âgés attendent un fils qui ne rentrera pas. Et lorsqu’un cultivateur meurt, ce n’est pas seulement un soldat que perd la commune. C’est parfois celui qui devait reprendre la ferme familiale. Celui qui devait labourer les terres. Celui qui devait se marier, avoir des enfants et transmettre l’exploitation à la génération suivante.
Pour certaines familles rurales, la mort d’un fils ou de plusieurs frères marque la disparition progressive d’une exploitation et parfois même celle d’un nom dans la commune.
Revenir à la terre
Après l’armistice du 11 novembre 1918, les survivants commencent progressivement à rentrer chez eux. Ils retrouvent leurs familles et leurs terres. Certains reprennent immédiatement leur métier. D’autres reviennent blessés, amputés ou affaiblis par quatre années de guerre. Il faut pourtant recommencer à labourer, semer, récolter et reconstruire une vie. Le cultivateur abandonne l’uniforme. Mais celui qui revient des tranchées n’est plus tout à fait celui qui était parti au mois d’août 1914.
Cultivateur : derrière le mot, un homme
Aujourd’hui, sur une fiche matricule ou un acte d’état civil, le mot « cultivateur » peut sembler presque banal.
Il ne l’était pas.
En août 1914, des millions de ces hommes quittèrent leurs champs pour rejoindre les régiments.
Ils avaient appris à retourner la terre.
La guerre leur demanda de creuser des tranchées.
Beaucoup revinrent reprendre leur charrue.
D’autres reposent encore loin des champs qu’ils avaient laissés derrière eux.
Sources : Louis Marin, « Proposition de résolution tendant à charger la commission de l’armée d’établir et de faire connaître le bilan des pertes en morts et en blessés faites au cours de la guerre par les nations belligérantes », Chambre des députés, annexe n° 633, séance du 29 mars 1920 ; Lionel Kesztenbaum, travaux de démographie historique consacrés aux pertes françaises de la Première Guerre mondiale et à la fiabilité des statistiques établies après le conflit ; Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, « L’agriculture pendant la Grande Guerre », dossier historique consacré à la mobilisation du monde agricole entre 1914 et 1918.