Cette biographie est rédigée par Joël Verrière à partir des historiques des 2ème et 3ème RIC, les Journaux de Marches et Opérations (JMO). Elle est adaptée à ce support.
LERAY Louis Marie Joseph
Le Pellerin
1881 - 1916
Marsouin au 3ème régiment d'infanterie coloniale
Mort pour la France
Louis est né le 10 novembre 1881 à Frossay.
Il est cultivateur.
Il se marie en 1905 et a un fils.
Il est mobilisé à 33 ans au 2ème régiment d’infanterie coloniale.
Il participe aux combats de Rossignol, la Bataille de la Marne, en Argonne et en Champagne.
Il passe ensuite au 3ème RIC en décembre 1915.
Louis décède de maladie le 17 juillet 1916 à Salonique.
Louis LERAY épouse Marie JOUAN en 1881 à Frossay. Ils sont tous deux natifs de cette commune.
Le couple a six enfants : Louis (1881), Julien (1883), Henri (1884), Joseph (1885), François (1887) et Marie (1891)
Louis, l’aîné de cette fratrie est donc né le 10 novembre 1881 à Frossay.
Louis est blond aux yeux bleus et mesure 1,67m.
Il est cultivateur lorsqu’il part au service militaire le 11 novembre 1902. Il est affecté au 23ème régiment des dragons. Il passe ensuite à la 5ème compagnie de remonte le 15 septembre 1903. Il est dispensé de poursuivre son service au motif que son frère est déjà sous les drapeaux.
En 1905, Louis épouse au Pellerin, Clémentine DOSSEUL. Ils sont alors tous deux cultivateurs chez leurs parents respectifs. Le couple a un fils, Louis, né en 1912 au Pellerin.
En 1905, le couple demeure à Chantenay et, en 1909, au Pellerin, rue de l’Enclos.
Il participe au sein du 35ème régiment d’artillerie à des périodes d’exercices du 16 septembre au 8 octobre 1909 puis du 19 avril au 5 mai 1911.
Louis est mobilisé le 21 août 1914 au tout début de la Première Guerre mondiale, alors que la France est engagée depuis seulement quelques semaines dans un conflit d’une ampleur inédite. Il rejoint le 2ème régiment d’infanterie coloniale (2e R.I.C.), régiment formé à Brest, avec 3326 hommes, en majorité des soldats bretons et placé sous les ordres du colonel Gallois.
Le baptême du feu : Rossignol (août 1914)
Dès son arrivée, Louis est plongé dans les premières opérations offensives en Belgique. Le 22 août 1914, le 2ème R.I.C. participe au combat de Rossignol, l’un des engagements les plus meurtriers du début de la guerre. Le régiment est encerclé et subit des pertes terribles : près de 2 850 hommes sont tués, blessés ou portés disparus en une seule journée.
Le choc est immense pour les survivants, mais le reste du régiment parvient à se replier et à se regrouper dès le lendemain.
La Marne et la stabilisation du front (septembre 1914)
Reconstitué en urgence, le 2ème R.I.C. est engagé dans la Bataille de la Marne, notamment lors du passage de la Tourbe, près de Ville-sur-Tourbe, entre le 27 août et le 16 septembre 1914.
Les combats sont violents, désorganisés, et les pertes continuent d’être lourdes. Le lieutenant-colonel DUDOUIS tombe mortellement blessé.
Louis connaît alors les premières semaines d’une guerre qui bascule progressivement dans la guerre de tranchées.
L’Argonne : tranchées, fatigue et combats incessants (fin 1914 – printemps 1915)
À partir de novembre 1914, le régiment est envoyé dans le secteur redouté du bois de la Gruerie, en Argonne. Les hommes vivent dans des conditions extrêmes : boue, froid, bombardements quotidiens, attaques locales et épuisement permanent.
Le régiment alterne périodes en première ligne et courts repos, mais reste constamment sous pression. Les opérations de décembre 1914 autour de la Fontaine-aux-Charmes témoignent de la dureté de ces combats de position.
L’offensive du bois Baurain (14 juillet 1915)
L’année 1915 est marquée par une grande offensive en Argonne. Le 14 juillet 1915, le 2ème R.I.C. attaque les positions allemandes du bois Baurain.
L’assaut est mené avec courage, mais les soldats sont fauchés par les mitrailleuses et l’artillerie ennemie. Le régiment subit à nouveau des pertes effroyables : 28 officiers et 1 322 hommes sont mis hors de combat en quelques heures.
Louis fait partie de ces combattants coloniaux engagés dans cette attaque extrêmement meurtrière.
Champagne : Moulin de Souain (septembre 1915)
À peine remis, le régiment est engagé dans la grande offensive de Champagne, à partir du 25 septembre 1915, dans le secteur du Moulin de Souain.
Les vagues d’assaut franchissent plusieurs lignes allemandes, mais les pertes sont encore considérables : plus de 500 disparus et des centaines de blessés.
Le régiment tient ensuite les positions conquises « coûte que coûte », dans une guerre d’usure où chaque mètre gagné se paie au prix fort.
Après ces combats, le 2ème R.I.C. est transféré vers les secteurs de l’Oise et de la Somme à partir d’octobre 1915, pour se reconstituer et poursuivre la guerre sur un nouveau front.
Louis sert ainsi sans interruption du 21 août 1914 jusqu’au 13 décembre 1915, traversant les grandes phases du début du conflit : la bataille de Belgique, la Marne, l’enfer de l’Argonne, puis l’offensive de Champagne.
Après plus d’un an de campagne au sein du 2ème RIC, Louis est affecté au 3ème régiment d’infanterie coloniale le 14 décembre 1915.
Le 3ème RIC, lui aussi fortement éprouvé depuis 1914, est alors retiré du front à la fin de l’année 1915, avant d’être désigné pour une mission en Orient.
Le naufrage du Provence II (26 février 1916)
Au début de l’année 1916, le 3ème RIC est embarqué pour rejoindre le front d’Orient. Une partie du régiment quitte Toulon à bord du paquebot transport de troupes Provence II.
Le 26 février 1916, le navire est torpillé en mer Ionienne et coule en quinze minutes.
L’historique du régiment précise que seuls environ 500 hommes sur plus de 1 000 embarqués purent être sauvés.
Louis fait partie des survivants de ce drame maritime, l’un des plus grands naufrages français de la guerre.
Il va d’ailleurs raconter « son » naufrage à l’hebdomadaire local, L’Echos de Paimboeuf daté du 1er avril 1916 (page 2 commune Le Pellerin).
Lorsque la catastrophe est annoncée, la famille de Louis est aussitôt plongée dans une angoisse profonde, attendant avec une vive impatience la moindre nouvelle. Mais durant plusieurs jours, aucun renseignement ne parvient.
Finalement, les journaux publièrent les listes des rescapés. Sur l’une d’elles apparaissait bien un certain Louis Leroy au lieu de Louis Leray : le nom avait simplement été mal écrit. Quelques jours plus tard, les parents ont enfin la joie de recevoir une lettre du courageux survivant lui-même.
« Le 23 février, à 6 heures, la Provence prenait la mer pour Salonique. Il faisait déjà nuit et comme on arrivait au large et que les côtes s'effaçaient de plus en plus, chacun se décida à se coucher. Le lendemain matin, au lever du jour on ne voyait que l'eau ; dans l'après-midi, les côtes d'Italie apparurent à l'horizon. Jusqu'à 4 heures du soir, il fit un beau soleil. Tous les passagers étaient contents. Le 25, vers 10 heures, le navire arrivait en vue de I ’île et du port de Malte. Tout marchait à merveille.
Cependant le jour de la catastrophe était arrivé. Le matin, au réveil, la mer était houleuse. Sur le pont, on regardait le roulis et cela même amusait parce que de temps en temps quelques passagers attrapaient des paquets de mer. On chantait quand même le « roulis-roulis ». A trois heures, dit Louis Leray, je faisais le pansage de mes chevaux. Cette corvée dura à peu près dix minutes. A peine avais-je déposé le seau dans lequel je venais de donner l'avoine, qu'un bruit sourd se fait entendre suivi d'un choc dans l'arrière du bateau. Je regarde et aperçois de la fumée qui sortait en face le mât.
On venait d'être torpillé. Je traverse l'endroit où la torpille avait défoncé le bateau. Deux hommes gisaient sur le pont ; ils avaient été tués net. Des cris de désespoir s'échappaient de tous côtés. Sans perdre mon sang froid, je commence par couper mes lacets de souliers en attendant le moment propice de me jeter à la mer. On lança promptement les baleinières, des madriers et des radeaux. Beaucoup de soldats sautèrent dans les baleinières d'une hauteur d'au moins quinze mètres, ils durent se briser les jambes. Moi qui voulais me lancer également à l'eau, j'étais obligé d'attendre ; enfin, j'attrape une corde et saute dans l'élément liquide à un endroit où il n'y avait personne.
Après avoir nagé pendant 50 mètres, je me trouve auprès d'un radeau où il y avait déjà quinze passagers. De temps en temps, il nous en venait d'autres, de sorte que bientôt nous étions au complet. Je vous assure que j'étais à bout. A chaque vague, je trempais jusqu'au ventre ; cela ne me faisait rien, je me savais en pleine sécurité.
La « Provence » a disparu complètement dans l'espace d'un quart d'heure ; mais ce fut un quart d'heure de spectacle affreux. Plus de 1000 soldats et marins étaient restés sur le pont supérieur avant du bateau. Je vis le tout s'engouffrer d'un seul coup en poussant des cris épouvantables. II en restait dans l’eau, tout debout, au moins 300, maintenus par les ceintures de sauvetage qu'ils avaient sur eux ; d'autres étaient montés sur des bottes de foin ou sur des planches. Chacun s'accrochait où il pouvait.
Il me faudrait tout un journal pour vous raconter cette scène lugubre ; aussi ne vous dirai-je plus qu'un mot de ma nuit passée sur le radeau. Comme nous étions loin des côtes et, malgré le signal demandant du secours donné par la télégraphie sans fil, il nous fallut attendre jusqu'au matin sur notre frêle embarcation. A trois heures on aperçoit enfin un phare de torpilleur, et d'un autre côté les feux d'un bateau. Quelle joie pour tous les rescapés ! Vivement, on embarqua à bord du torpilleur et jusqu'à midi, on recueillit d'autres naufragés puis on mit le cap sur l'Ile de Milo où nous arrivions à huit heures du soir. Nous y avons passé une nuit et un jour en rade à bord d'un bateau.
Nous regrettons que ce récit s'arrête là ; mais avec l'excellente famille Leray, nous nous réjouissons de voir son fils échappé à une si terrible mort. »
Le nombre de victimes du naufrage du Provence II varie considérablement selon les sources. Les chiffres de 912, 930 ou environ 1 000 morts sont régulièrement repris dans les publications consacrées à la catastrophe.
Afin de tenter d’établir un bilan plus précis, Les Biographies du Pays de Retz a entrepris un recensement nominatif des victimes, en croisant notamment les Jugements déclaratifs de décès, les fiches de Mémoire des Hommes, les archives départementales et les registres d’état civil.
Ce travail aboutit à un résultat sensiblement supérieur aux chiffres habituellement publiés : 1 220 hommes morts pour la France ont pu être identifiés à ce jour. C’est donc ce nombre, issu du croisement des sources et de l’identification individuelle des victimes, que nous retenons comme bilan de référence de nos recherches sur le naufrage du Provence II. En savoir plus
Après le sauvetage, les rescapés sont dispersés. Une partie est dirigée vers Malte, d’autres vers les îles de la mer Égée, notamment Milo et Mytilène. Ce n’est qu’au fil des semaines, par petits détachements, que les survivants parviennent à rejoindre leur unité. L’historique précise que ces hommes ne sont rassemblés qu’à partir de la mi-mars 1916.
Louis arrive ainsi en Orient dans un état d’extrême fatigue. Il a survécu à la mer, mais il n’en sort pas indemne. Comme beaucoup de rescapés, il porte les traces de l’épuisement, du choc et des privations.
Le 3ème RIC, durement frappé par la catastrophe, est alors réorganisé dans le camp retranché de Salonique. Les hommes ne connaissent pas le repos. Dans ce front lointain, la guerre ne se limite pas aux combats : elle se poursuit dans les travaux, les marches, la chaleur, l’humidité, et surtout dans les conditions sanitaires éprouvantes.
Au printemps 1916, les soldats français stationnés dans les Balkans sont confrontés à un ennemi invisible mais redoutable : la maladie. Les fièvres, la dysenterie, le paludisme et les infections se multiplient dans les camps. Les organismes déjà affaiblis, comme celui de Louis après le naufrage, résistent difficilement.
Au fil des semaines, son état se dégrade. Il est frappé par la maladie, probablement contractée dans ce contexte insalubre et épuisant. Malgré les soins reçus dans les formations sanitaires de l’armée d’Orient, il ne parvient pas à se rétablir.
Louis, survivant du Provence II, meurt finalement le 17 juillet 1916 à Salonique, quelques mois seulement après avoir échappé à la catastrophe maritime.
Ainsi s’achève le destin d’un soldat colonial qui avait traversé les combats du début de guerre, survécu à l’un des plus grands drames navals du conflit, mais a succombé, loin de la France, à la dure réalité du front d’Orient, où la maladie emporta autant d’hommes que les balles.
Son nom s’inscrit dans la mémoire de ces combattants qui endurèrent tout, jusqu’au bout.
Louis repose aujourd’hui loin de la France, en terre d’Orient, au cimetière militaire de Zeitenlik à Thessalonique, tombe184.
Cette sépulture, parmi celles de milliers de soldats tombés durant la Grande Guerre, demeure un lieu de recueillement et de mémoire.
Elle rappelle le sacrifice de Louis, engagé jusqu’au bout dans un conflit qui l’a conduit loin des siens, mais dont le souvenir reste vivant.
Hommage au Pellerin :
Monument aux Morts.
Livre d'or du ministère des pensions.
Hommage à Thessalonique :
Cimetière militaire de Zeïtenlik.
Son épouse Clémentine décède en 1958 à Paimboeuf à l’âge de 75 ans.
Son fils Louis épouse Marie VANHAREBRON. Il est chaudronnier et décède en 1969 au Pellerin à l’âge de 56 ans.
Son père décède en 1928 au Pellerin à l’âge de 78 ans.
Sa mère Marie décède en 1922 au Pellerin à l’âge de 75 ans.
Son frère Henri décède à Lorient en 1909 à l’âge de 24 ans.
Son frère Joseph est mort à la naissance le 22 mai 1885.
François décède en bas âge à l’âge de 5 mois.
Marie épouse Emile TROUILLARD en 1923 au Pellerin. Elle décède au Pellerin en 1977 à l’âge de 86 ans.
Ces sources fondamentales ont permis de vérifier et d'établir le récit de cette biographie.
On associe d’abord la Grande Guerre aux tranchées, à l’artillerie et aux champs de bataille. Pourtant, des milliers de soldats ont aussi connu la guerre en mer, transportés vers les Dardanelles, Salonique, l’Afrique du Nord ou d’autres théâtres d’opérations.
Ces hommes embarquent à bord de bâtiments militaires, mais aussi de paquebots réquisitionnés et transformés en transports de troupes. En Méditerranée comme dans l’Atlantique, ils sont exposés à un danger nouveau : celui des sous-marins et des torpilles.
Être naufragé, pour un soldat, signifie alors passer brutalement du statut de combattant à celui d’homme en survie. En quelques minutes, l’uniforme, le fusil, le paquetage ou le grade ne comptent plus. Il faut quitter le navire, gagner une embarcation, un radeau ou simplement un débris flottant, puis attendre des secours qui peuvent tarder plusieurs heures.
Le danger ne vient pas seulement du naufrage lui-même. Les hommes risquent la noyade, les blessures provoquées par l’explosion ou la chute, l’épuisement, le froid, la mer agitée et parfois l’impossibilité de secourir leurs camarades. Ceux qui survivent peuvent ensuite être dispersés dans différents ports ou îles avant de retrouver leur unité.
Le naufrage constitue aussi une épreuve pour les familles. Les premières informations sont souvent fragmentaires : listes de disparus, de rescapés, noms mal orthographiés, nouvelles transmises avec retard. Pendant plusieurs jours, parfois davantage, les proches ignorent si le soldat est vivant ou mort.
Le cas de Louis LERAY, rescapé du Provence II torpillé le 26 février 1916, illustre cette autre réalité de la Grande Guerre. Son parcours rappelle qu’un soldat pouvait survivre aux combats terrestres, traverser un naufrage, puis poursuivre encore la guerre sur un autre front.
Le mot «naufragé» désigne donc bien plus qu’un survivant d’un accident maritime : pendant la guerre, il évoque ces combattants soudain livrés à la mer, dans un conflit qui pouvait les atteindre loin des tranchées.