FREUCHET Émile Jean Marie
La Chevrolière
1885 - 1916
Sergent au 241ème Régiment d’Infanterie
Mort pour la France
Cette biographie a été rédigée par Joël Verrière à partir des historiques du régiment, des JMO et du memorial19141918.wordpress. Elle a été adaptée à ce support.
Emile est né le 15 décembre 1885 à La Chevrolière.
Il est le dernier né d’une fratrie de 14 enfants. 17 années le séparent de son aîné, Jean Pierre.
Il effectue son service militaire au 151ème régiment d’infanterie.
Il va exercer son métier de jardinier à Guérande.
Emile est mobilisé au 241ème RI le 5 août 1914.
Il connaît la retraite de Belgique, la bataille de la Marne, les combats de l’Artois puis les tranchées du Four-de-Paris, en Argonne.
Après plus d’une année de campagne, Émile est nommé sergent le 17 octobre 1915.
En juin 1916, le 241ème RI est envoyé en urgence à Verdun.
Le 27 juin, il participe aux combats de Fleury-devant-Douaumont. Émile disparaît au cours de cette journée.
Son corps n’a jamais été retrouvé.
Émile Jean Marie Freuchet naît le 15 décembre 1885 au village du Plessis, sur la commune de La Chevrolière. Il est le fils de Jean Baptiste FREUCHET, né en 1844, et d’Anne Éléonore FREUCHET, née en 1842.
Émile est le dernier d’une fratrie de quatorze enfants. Lorsqu’il vient au monde, son frère aîné, Jean Pierre, né en 1868, a déjà dix-sept ans. Après lui sont nés Léon Jean Baptiste en 1869, Joseph Henri Amédé en 1871, Marie Jeanne Élisa en 1872, Jeanne Marie en 1873, François Jean Baptiste en 1875, Henri Marie Joseph en 1876, Léontine Marie Célestine en 1878, Jean Baptiste François en 1879, Georges Théodore en 1880, Marie Josèphe et Clémentine Marie Joséphine en 1882, puis Augustine Marie Joséphine en 1884.
Cette famille nombreuse est très tôt frappée par plusieurs deuils. Joseph Henri Amédé meurt l’année même de sa naissance, en 1871. Marie Joseph disparaît également en bas âge, en 1882. Henri Marie Joseph meurt en 1890, à seulement quatorze ans. Émile n’a alors que quatre ans. Plus tard, en 1906, son frère François Jean Baptiste décède à l’âge de trente ans.
De La Chevrolière à la presqu’île guérandaise
Emile réside à Guérande au moment d’effectuer son service militaire. Il incorpore le 151ème régiment d’infanterie le 7 octobre 1906. Il est nommé caporal avant de retourner à la vie civile le 25 septembre 1908.
La fiche matricule décrit Émile comme un homme de taille modeste, mesurant 1,64m, avec les cheveux châtain clair et les yeux gris. Il exerce la profession de jardinier et demeure célibataire.
Son métier l’amène à quitter temporairement La Chevrolière. Le 12 décembre 1909, il signale sa présence à Guérande, chez M. Huchet. Le 27 février 1910, il réside à La Chapelle-des-Marais. Quelques mois plus tard, le 30 octobre 1910, il revient à Guérande, de nouveau chez M. Huchet.
Ces changements de résidence accompagnent vraisemblablement son activité professionnelle. Guérande et La Chapelle-des-Marais sont alors entourées de terres cultivées, de jardins et d’exploitations où un jeune jardinier peut acquérir de l’expérience. Les documents ne précisent cependant ni la nature exacte de son emploi ni les liens qui l’unissent à M. Huchet.
Avant 1914, Émile et son frère Georges Théodore nourrissent un projet commun : ils envisagent de s’associer comme jardiniers maraîchers. Après plusieurs années passées à apprendre et à exercer son métier, Émile pense ainsi revenir vers une vie plus stable, construite avec son frère autour du travail de la terre.
Ce projet donne une dimension profondément humaine à son histoire. Émile n’est pas seulement un nom inscrit sur une fiche militaire ou sur un monument. C’est un homme de vingt-huit ans qui imagine son avenir, prépare son installation et espère vivre de son métier. La guerre va interrompre ce projet avant même qu’il puisse se réaliser.
Il suffit d’ajouter le chiffre 2 devant le numéro 41 : le képi du 41ème RI devient ainsi celui du 241ème RI.
La mobilisation
Lorsque la guerre éclate au début du mois d’août 1914, Émile est rappelé sous les drapeaux le 5 août 1914.
Il sert au 241ème régiment d’infanterie, régiment de réserve constitué à Rennes à partir des bataillons de réserve du 41ème RI. Selon le principe appliqué lors de la mobilisation, le numéro du régiment de réserve est formé en ajoutant 200 à celui du régiment d’active. Le 41ème RI donne ainsi naissance au 241ème RI.
Le 241ème RI se compose principalement de réservistes bretons appartenant aux classes les plus anciennes. Tous doivent abandonner leur foyer, leur travail et leurs projets.
Le 8 août 1914, trois jours après l’arrivée d’Émile aux armées, le régiment embarque à Rennes. Il atteint Vouziers dans les Ardennes le 10 août, à six heures du matin.
Depuis Vouziers, le 241ème RI se dirige vers le nord au cours de marches rendues pénibles par la chaleur et les orages.
Le 17 août, alors que les combats font rage vers Dinant et la Sambre en Belgique, le régiment reçoit la mission de couvrir les mouvements du 10ème corps d’armée. Après les revers subis, commence une retraite extrêmement éprouvante. Le 241ème RI se retrouve parfois isolé, sans liaison claire avec les autres unités. Ses hommes accomplissent des marches de vingt-quatre à vingt-huit heures, presque sans repos.
Ils repassent la frontière française. Les soldats avancent lourdement chargés, dorment peu et doivent souvent repartir avant d’avoir pu récupérer. Le manque de ravitaillement, la fatigue et l’incertitude s’ajoutent à la menace ennemie.
Le 23 août, le 241ème RI est engagé à Oret. Le 29 août, il combat dans le secteur de Marles et de la Vallée-aux-Bleds. Le lendemain, son 6ème bataillon participe au combat de Lemé. Les hommes ont le sentiment de reprendre le terrain perdu, mais l’ordre de retraite leur parvient de nouveau.
À partir du 6 septembre, le mouvement s’inverse enfin. Avec les autres unités françaises, le 241ème RI remonte vers le nord pendant la bataille de la Marne. Il se trouve notamment dans les secteurs de Broyes, Lachy, Montgivroux et Saint-Prix, puis accompagne la poursuite vers Épernay, Reims et la Pompelle.
Dans le parcours collectif du régiment se trouve désormais celui d’Émile. Les documents ne permettent pas de suivre chacun de ses déplacements personnels, mais il partage les marches, les bivouacs, les alertes et les combats de son unité.
L’Artois
À la fin du mois de septembre 1914, le 241ème RI quitte la région de Reims. Embarqué à Meux, il gagne la région d’Arras.
Le régiment reçoit l’ordre de tenir le secteur d’Agny afin de permettre le regroupement des unités du 10ème corps très éprouvées par les combats.
Les 5 et 6 octobre, les hommes repoussent deux violents assauts allemands. Le 241ème RI demeure ensuite pendant une vingtaine de jours dans ce secteur.
De la fin du mois d’octobre 1914 au mois de mai 1915, le régiment tient successivement les secteurs de Wailly, Agny et Bretencourt. En janvier 1915, son 6ème bataillon est envoyé pendant une vingtaine de jours dans le secteur particulièrement exposé de Blangy, près d’Arras.
En juin 1915, le 241ème RI occupe le secteur de Roclincourt, puis celui d’Écurie, de part et d’autre de la route de Lille à Arras. Les bombardements incessants et l’absence de véritable repos réduisent progressivement ses effectifs. Au début du mois de juillet, les hommes sont envoyés à Estrée-Wamin pour une quinzaine de jours de récupération.
L’Argonne et la promotion au grade de sergent
Au cours de l’été 1915, le 241ème RI quitte l’Artois et rejoint l’Argonne. Le 7 août, il est transporté en automobile jusqu’à Florent, puis prend position dans le secteur du Four-de-Paris.
Le régiment y alterne avec le 41ème RI. Le secteur est difficile car les lignes françaises et allemandes sont proches, les bois limitent la visibilité et les soldats vivent sous la menace des bombardements, des mines, des engins de tranchée et des coups de main.
C’est pendant ce séjour en Argonne qu’Émile est promu sergent, le 17 octobre 1915. Cette nomination constitue une étape importante dans son parcours militaire. Elle témoigne de la confiance accordée à ce jardinier de La Chevrolière, devenu sous-officier après plus d’une année de campagne.
Le grade lui confère aussi de nouvelles responsabilités. Émile doit désormais encadrer une quinzaine de soldats, transmettre les ordres, surveiller leur exécution et maintenir la cohésion de son groupe dans les moments les plus difficiles.
Le 241ème RI reste au Four-de-Paris jusqu’au 11 juin 1916. À cette date, les hommes quittent enfin l’Argonne après dix mois de présence. Ils gagnent la région située au sud de Sainte-Menehould pour une période de repos et d’instruction.
Les soldats pensent alors être envoyés dans la Somme, où une grande offensive alliée est en préparation. Leur destination sera finalement tout autre.
Vers Verdun
Le 23 juin 1916, le 241ème RI et la 131ème division d’infanterie passent sous les ordres de la 2ème armée, engagée dans la bataille de Verdun.
En effet, la situation est particulièrement grave. Le même jour, une puissante offensive allemande a permis à l’ennemi de progresser vers Fleury et le fort de Souville. Le village de Fleury-devant-Douaumont, placé entre Verdun et le fort de Douaumont, est devenu l’un des points essentiels du champ de bataille.
Le 24 juin, le 241ème RI est transporté en camions jusqu’à Landrecourt. Le lendemain, 25 juin, les hommes se ravitaillent avant de recevoir, à 13h15, l’ordre de se rendre aux casernes Bevaux. Ils doivent se tenir prêts à relever les unités engagées en première ligne dans la région de Fleury.
Le régiment suit un itinéraire passant par Dugny-sur-Meuse, La Falouze, Haudainville et Verdun. Les compagnies marchent à deux cents mètres les unes des autres. Chaque homme emporte quatre jours de vivres de réserve.
Dans la nuit du 25 au 26 juin, deux bataillons du 41ème RI prennent position devant Fleury. Le 241ème RI demeure initialement en réserve de division. Son 5e bataillon, commandé par le commandant Gros, bivouaque aux carrières du Cabaret, à environ 1 600 mètres de la sortie orientale de Verdun. Le 6e bataillon et l’état-major du régiment s’installent aux casernes Bevaux.
Mais le repos est de courte durée. Le 26 juin, le lieutenant-colonel Vannière reçoit les ordres concernant une attaque prévue pour la nuit suivante. L’opération doit repousser les Allemands vers le nord-est et rétablir le front français entre la ferme de Thiaumont et le Bois triangulaire.
À 22 heures, le 6ème bataillon quitte les casernes Bevaux et se rassemble au sud de Fleury, près de la poudrière. Le 5ème bataillon abandonne son bivouac des carrières du Cabaret et gagne ses positions d’attaque derrière les bataillons du 41ème RI.
À 4h25, le 27 juin, les hommes sont en place.
Reprendre Fleury
La mission confiée au 241ème RI comporte deux opérations successives.
Le 5ème bataillon doit d’abord reprendre Fleury en abordant le village par le sud et en le débordant à la fois par l’est et par l’ouest. Une fois le village reconquis, il doit s’établir au-delà de la voie ferrée et organiser une nouvelle position défensive face au nord-est.
Après une seconde préparation d’artillerie, le 6ème bataillon doit poursuivre l’attaque en direction du Bois triangulaire et de la ferme de Thiaumont.
Le 5ème bataillon quitte son bivouac le 27 juin à deux heures du matin. Il atteint son point de rassemblement, situé à la naissance d’un ravin profond, à une centaine de mètres au sud de Fleury.
À 4h15, il adopte sa formation de combat.
Chaque compagnie est accompagnée de mitrailleuses. Deux sections du génie doivent également participer à l’opération, mais une seule arrive à temps.
Le JMO ne permet pas de déterminer dans laquelle de ces unités sert le sergent Émile FREUCHET. Il est donc impossible de lui attribuer l’un de ces itinéraires particuliers. Sa disparition ce jour-là le place néanmoins au cœur de l’opération menée par son régiment contre Fleury.
L’assaut du 27 juin 1916
À 4h30 exactement, l’attaque est déclenchée. Chaque compagnie forme deux vagues successives, qui se confondent rapidement sous l’effet du terrain et du feu ennemi.
Le départ s’effectue, selon le lieutenant-colonel Vannière, « dans le plus bel ordre ». Mais dès que les hommes se mettent en mouvement, le champ de bataille se divise en trois zones aux caractéristiques très différentes.
À l’est, entre le village et la station, la progression est possible, mais extrêmement meurtrière. Des mitrailleuses allemandes, protégées dans les ruines de Fleury, balaient le terrain tandis que l’artillerie pilonne les vagues françaises.
Énergiquement conduite par le capitaine Dubois, la 17ème compagnie avance néanmoins par bonds successifs. Elle atteint une ligne située environ trois cents mètres en avant des positions tenues par le 41ème RI. Les pertes sont cependant si importantes qu’elle doit s’arrêter. Les survivants s’abritent dans des trous d’obus et tentent de les relier pour former un rudiment de tranchée. Ils conserveront cette position jusqu’à 14 heures.
Au centre, la 18ème compagnie pénètre dans les ruines de Fleury. Le village n’est plus un ensemble de maisons et de rues, mais un amoncellement de murs écroulés, de caves et de cratères. Chaque ruine peut abriter une mitrailleuse, un tireur ou un groupe de grenadiers allemands.
Le JMO parle d’une véritable « guerre de rue avec toutes ses surprises ». Des coups de feu, des rafales de mitrailleuses et des grenades partent de toutes les directions. Les officiers disparaissent les uns après les autres. Privés de leurs chefs, les soldats ne peuvent conserver le terrain conquis.
La 18ème compagnie est, selon les mots mêmes du rapport, « littéralement fauchée ». Certains de ses éléments, notamment la section du sous-lieutenant Arnaud, parviennent pourtant à progresser très loin dans la partie principale du village. Trop isolés et trop peu nombreux, ils doivent finalement se replier.
Les survivants de la compagnie rejoignent le front tenu par la 17ème compagnie, devant le groupe de ruines situé au sud-est de Fleury. Cette position demeure entre les mains françaises jusqu’au début de l’après-midi.
À l’ouest, la 19ème compagnie est prise sous le feu de mitrailleuses allemandes installées dans le village et dans la plaine. Elle ne peut dépasser la crête située au sud-ouest de Fleury. En quelques minutes, elle perd ses trois officiers et le quart de son effectif.
À sept heures du matin, la situation est déjà dramatique. Le commandant Gros, chef du 5ème bataillon, et son adjoint, le capitaine de Lisle du Dreneuc, ont été tués. Le capitaine Caille, adjoint-major du 6ème bataillon, prend alors le commandement des survivants du 5ème.
Malgré les pertes, les survivants des 17ème et 18ème compagnie restent sur place. Depuis les trous d’obus et les ruines, ils tirent et lancent des grenades afin de tenir l’ennemi à distance.
Une préparation d’artillerie inefficace et des obus français frappent le 241ème RI
Le 6ème bataillon, initialement rassemblé au sud de Fleury entre le poste de commandement du sous-secteur et la poudrière, reçoit vers neuf heures l’ordre de se porter vers l’ouvrage du Petit-Bois de Fleury.
Pendant ce temps, les sapeurs du génie et les pionniers du régiment travaillent sous un feu incessant. Sous le commandement du lieutenant Ackermann, ils creusent des boyaux pour permettre d’accéder à couvert à la première ligne et pour relier les positions du 41ème RI à la ligne avancée tenue par les rescapés du 241ème RI.
Vers onze heures, le lieutenant-colonel Vannière reçoit l’ordre de reprendre l’attaque de Fleury à 13h45. Une nouvelle préparation d’artillerie doit précéder l’assaut.
Le commandement espère que ce bombardement détruira les défenses de la partie centrale du village et réduira au silence les mitrailleuses qui prennent les Français de flanc.
Cette attaque ne peut cependant pas être exécutée. Le tir d’artillerie se révèle totalement inefficace sur les positions allemandes visées. Les mitrailleuses restent intactes et continuent de battre les abords du village.
Peu avant 14 heures, un drame se produit.
La ligne avancée du 241ème RI, la droite de la première ligne du 41ème RI et la lisière méridionale de Fleury sont prises sous un tir trop court de l’artillerie française. Des obus de l’artillerie lourde et des canons de 75 éclatent au milieu des soldats français.
Le rapport du lieutenant-colonel Vannière est sans ambiguïté : ce bombardement cause des « ravages épouvantables ».
Depuis le matin, les hommes ont déjà subi le feu des mitrailleuses, des fusils, des grenades et de l’artillerie allemande. Ils sont épuisés, leurs compagnies sont désorganisées et la plupart de leurs officiers ont été tués ou blessés. Ils doivent maintenant tenter d’échapper aux obus de leur propre artillerie.
Certains reculent de trou d’obus en trou d’obus pour se soustraire au bombardement. Les Allemands comprennent immédiatement ce qui se passe et lancent une contre-attaque.
Le capitaine Dubois, l’un des deux seuls officiers encore debout sur la ligne avancée, est atteint à la tête par un éclat d’obus français. Entouré de soldats allemands, il tente de se dégager en combattant à la grenade et au pistolet. Il tombe finalement, de nouveau frappé à la tête par l’éclat d’une grenade.
Le lieutenant Gombaud prend sa place. En combattant pied à pied, il ramène progressivement les survivants vers la première ligne.
Sur la droite, l’artillerie française parvient à arrêter une partie de la contre-attaque allemande. Dans les ruines de Fleury, en revanche, l’ennemi progresse et prend les positions françaises d’enfilade. Les obus français continuent en même temps de tomber sur le secteur de la station.
Autour du poste de commandement, tous les hommes encore disponibles sont rassemblés : agents de liaison, signaleurs, téléphonistes et personnels divers. Ils sont armés à la hâte avec des fusils ramassés sur le champ de bataille.
Le commandant Le Marois prend lui-même un fusil et conduit cette troupe improvisée dans une contre-attaque contre la partie sud de Fleury. Les officiers combattent aux côtés de leurs hommes. Par leurs paroles et leur exemple, ils parviennent à maintenir les survivants sur leurs positions.
Pendant près d’une heure, les Allemands tentent de les faire reculer. La ligne française tient néanmoins aux abords du village. Vers 15 heures, deux compagnies du 6ème bataillon sont ramenées en réserve du sous-secteur, sans être engagées.
Une attaque « digne d’un meilleur sort »
Les pertes du 5ème bataillon donnent la mesure de la violence de cette journée : La 17ème compagnie a perdu 2 officiers et 147 hommes ; La 18ème compagnie a perdu 4 officiers et 169 hommes ; La 19ème compagnie a perdu 3 officiers et 53 hommes ; La 5ème compagnie de mitrailleuses a perdu 2 officiers et 35 hommes.
Avec la mort du commandant Gros et celle du capitaine de Lisle du Dreneuc, le bilan total atteint 13 officiers sur 14 et 404 hommes mis hors de combat.
Dans ses conclusions, le lieutenant-colonel Vannière rend hommage à «l’ardeur, l’intrépidité et la bravoure» avec lesquelles l’attaque a été menée. Il estime qu’elle pouvait et devait réussir.
Selon lui, la cause principale de l’échec est l’insuffisance de la préparation d’artillerie contre le village. Les officiers d’infanterie qui ont assisté au bombardement la considèrent comme nulle. Les défenses allemandes n’ont pas été détruites et les mitrailleuses ont pu faucher les vagues d’assaut.
Le peu de terrain gagné dans la matinée n’a ensuite pu être conservé. Le rapport affirme que l’artillerie française, davantage encore que la contre-attaque allemande de 14 heures, a chassé les soldats de leur ligne avancée en achevant de décimer les compagnies qui l’occupaient.
Le tir trop court ne constitue pas un incident isolé. Il se reproduit à sept reprises pendant les trois journées suivantes, tuant ou blessant encore de nombreux officiers et soldats français.
Les hommes tentent pourtant de faire cesser le bombardement. Ils lancent des séries de fusées vertes et demandent l’allongement du tir par téléphone et par signaux optiques. Leurs appels restent sans résultat. Le lieutenant-colonel Vannière laisse éclater son impuissance dans le JMO : «Rien n’y fait : c’est à désespérer».
La disparition d’Émile
C’est au cours de cette journée du 27 juin 1916 qu’Émile disparaît à Fleury-devant-Douaumont. Il est alors âgé de trente ans.
Les documents dont nous disposons ne précisent ni sa compagnie ni l’endroit exact où il a été vu pour la dernière fois. Il n’est donc pas possible de déterminer s’il appartenait à la 17ème compagnie engagée à l’est, à la 18ème compagnie entrée dans les ruines, à la 19ème compagnie arrêtée sur le glacis occidental ou à une autre unité du régiment.
Il est également impossible d’établir avec une certitude absolue la cause individuelle de sa mort. Le JMO confirme cependant que les soldats du 241ème RI furent frappés, peu avant 14 heures, par des tirs trop courts de l’artillerie française et que ceux-ci causèrent des ravages considérables dans leurs rangs.
La tradition familiale selon laquelle Émile aurait été tué par des obus français trouve donc un fondement très sérieux dans le rapport rédigé après l’attaque. Elle ne peut toutefois être transformée en certitude individuelle sans un témoignage mentionnant directement son nom.
Émile a pu être tué par le feu d’une mitrailleuse allemande, dans les combats au milieu des ruines, pendant la contre-attaque ou sous le bombardement français. Dans le chaos de Fleury, aucune dépouille identifiable n’est ramenée. Son nom rejoint ceux des disparus.
Le jardinier que son frère attendra en vain
Pour la famille Freuchet, la disparition d’Émile ouvre une longue période d’incertitude. Contrairement à une mort constatée par des témoins et suivie d’une inhumation, une disparition ne donne ni corps à accueillir ni tombe sur laquelle se recueillir.
À La Chevrolière, ses parents, Jean Baptiste et Anne Éléonore restent sans réponse définitive sur le sort de leur dernier enfant. Georges Théodore perd à la fois son frère et celui avec lequel il projetait de construire son avenir professionnel.
Le projet d’association maraîchère disparaît avec Émile. Les terres qu’ils auraient pu cultiver ensemble ne le seront jamais par les deux frères. À l’avenir imaginé avant 1914 se substituent l’attente, l’absence et le souvenir.
Près de cinq années s’écoulent avant que la justice puisse mettre un terme administratif à cette attente. Le 1er juin 1921, le Tribunal de Nantes rend un Jugement déclaratif de décès. La mort d’Émile Jean Marie Freuchet est officiellement fixée au 27 juin 1916, à Fleury-devant-Douaumont.
Émile n’était ni marié ni père. Il ne laisse pas de descendance directe. Son histoire demeure pourtant celle d’un homme qui avait une famille, un métier et un projet.
Émile Freuchet est tombé le 27 juin 1916 à Fleury-devant-Douaumont, au cœur du champ de bataille de Verdun. En l’absence de sépulture individuelle connue, aucun lieu précis ne permet aujourd’hui de se recueillir auprès de lui.
Le dernier lieu auquel l’histoire d’Émile puisse être rattachée avec certitude est Fleury-devant-Douaumont. C’est dans ce village anéanti par les bombardements que le sergent du 241e régiment d’infanterie est tombé, le 27 juin 1916. Fleury fait partie des neuf villages du champ de bataille de Verdun reconnus « morts pour la France ». Entièrement détruit en 1916, il ne fut jamais reconstruit et devint lui-même un lieu de mémoire.
Le rapprochement est saisissant : Émile, soldat disparu sans sépulture connue, est tombé dans un village lui-même disparu. À défaut d’une tombe, cette terre bouleversée conserve symboliquement le souvenir de son dernier combat.
C’est pourquoi nous avons choisi cette photographie comme lieu symbolique de son souvenir. Sur cette page, elle est dédiée à la mémoire d’Émile Freuchet et, à travers lui, à celle de ses compagnons du 241ème régiment d’infanterie tombés dans les combats de Verdun.
Hommage à La Chevrolière :
Monument aux morts.
Plaque commémorative de l’église.
Livre d'or du ministère des pensions.
Hommage à Guérande :
Monument aux morts.
Plaque commémorative 1914-1918 - Collégiale Saint-Aubin.
Ce monument marque l'emplacement du village de Fleury-sous-Douaumont, Mort pour la France.
À La Chevrolière, le nom d’Émile Freuchet est gravé sur le monument aux morts, au côté de ceux des autres Chevrolins disparus pendant la Grande Guerre.
Ses parents lui survivent encore neuf années. Jean Baptiste Freuchet et Anne Éléonore Freuchet meurent tous les deux en 1925 à La Chevrolière à 3 mois d’intervalle.
Son frère, Jean Pierre, laboureur, épouse Marie BÉRANGER. Le couple a 2 enfants. Jean Pierre décède en 1953 à Bouguenais à l’âge de 85 ans.
Léon, domestique, épouse Marie RIVIÈRE en 1898. Le couple a 1 fils. Léon décède en 1940 à l’âge de 71 ans.
Joseph décède en bas âge en 1871 à l’âge de 18 jours.
Jeanne, domestique, épouse Henri BACHELIER. Le couple a 4 enfants. Jeanne décède à La Chevrolière en 1949 à l’âge de 76 ans.
François, journalier, épouse Marie BRISSON. Le couple a 1 fille. François décède à La Chevrolière en 1906 à l’âge de 31 ans.
Henri décède prématurément à La Chevrolière en 1890 à l’âge de 13 ans.
Léontine épouse Victor FÉBREAU en 1914. Le couple a 2 enfants. Léontine décède en 1949 à Saint-Colomban à l’âge de 70 ans.
Jean Baptiste, cultivateur, épouse Similienne FREUCHET en 1909. Le couple a 9 enfants. Jean Baptiste décède à La Chevrolière en 1927 à l’âge de 47 ans.
Georges, le frère avec lequel Émile voulait s’associer, se marie en 1910 avec Constance JANEAU. Le couple a 4 enfants. Georges décède en 1974 à La Chevrolière à l’âge de 93 ans.
Marie Josèphe décède en bas âge à La Chevrolière à l’âge de 3 jours.
Clémentine, religieuse sous le nom de Sœur Isabelle décède à Alger en 1917 à l’âge de 35 ans.
Augustine épouse Norbert AUGER en 1911. Elle décède en 1969 à l’âge de 85 ans.
Sources primaires et documentation
Ces sources fondamentales ont permis de vérifier et d'établir le récit de cette biographie.
Dans les journaux de marche, le drame tient parfois en trois mots : « tir trop court ». Une formule sèche, presque anodine, qui désigne pourtant l’une des situations les plus redoutées par les fantassins : être frappés par les obus de leur propre artillerie.
Avant une attaque, les canons pilonnent les tranchées adverses afin de détruire les défenses, couper les barbelés et contraindre l’ennemi à rester à l’abri. Lorsque les fantassins s’élancent, le bombardement doit se déplacer progressivement devant eux pour leur ouvrir le passage. Entre les obus français et les premières vagues d’assaut, la distance est parfois très faible.
Il suffit alors que les projectiles tombent un peu en deçà de l’objectif pour atteindre les hommes qu’ils étaient chargés de protéger. Une position mal repérée, des communications interrompues, la fumée masquant le terrain, l’usure d’un canon, les différences entre les munitions ou la progression imprévue des fantassins peuvent provoquer ce décalage. Dans le tumulte de la bataille, quelques dizaines de mètres séparent parfois un tir protecteur d’un tir meurtrier.
La portée maximale d'un canon de 75 est de 8500 mètres et sa portée efficace est de 6 kilomètres.
Le « tir trop court » ne résulte donc pas nécessairement d’une faute. Il révèle surtout les limites d’une guerre menée avec des moyens de communication fragiles, sur un champ de bataille bouleversé où les lignes avancent, reculent ou se confondent. Les artilleurs, souvent éloignés de plusieurs kilomètres, tirent sur des coordonnées transmises depuis les premières lignes. Une information arrivée trop tard peut suffire à transformer l’appui attendu en catastrophe.
Pour le fantassin, cependant, ces explications ne changent rien. Qu’il soit français ou allemand, un obus produit les mêmes éclats, le même souffle et les mêmes blessures. Pris sous le feu de ses propres canons, le soldat ne sait plus vers où se protéger : devant lui se trouve l’ennemi ; derrière lui, l’artillerie amie. À la peur s’ajoutent alors l’incompréhension et le sentiment terrible d’être frappé par ceux-là mêmes qui devaient le soutenir.
Dans les comptes rendus militaires, les conséquences sont souvent résumées en quelques lignes : tir trop court, pertes, blessés ou tués. Derrière cette expression impersonnelle se trouvent pourtant des hommes surpris dans leur tranchée ou fauchés au moment de l’assaut. Elle rappelle que, dans la guerre industrielle, la mort ne venait pas toujours du camp adverse. Elle pouvait aussi surgir, aveugle et absurde, de ses propres lignes.