LEGEAY Jean-Baptiste
Frère Clair Marie
Geneston - Montbert
1897 - 1943
Résistant FFI
Mort pour la France
Cette biographie a été entièrement réécrite à partir de nouvelles recherches historiques. L'exploitation du livret biographique publié en 1946 par le chanoine Le Douarec, complétée par de nouvelles archives et plusieurs autres documents, a permis d'enrichir considérablement la connaissance du parcours de Jean-Baptiste Legeay. Cette nouvelle version restitue avec plus de précision son engagement d'éducateur, de résistant et son sacrifice pour la France.
Les sources principales de cette biographie : « Un Héros » par le chanoine Le Douarec, museedelaresistanceenligne.org, le site des médaillés de la Résistance, ordredelaliberation.fr, la Semaine religieuse, Geneanet, MemorialGenWeb.
Jean-Baptiste est né le 10 février 1897 à Gesneston commune rattachée à Montbert.
Il devient religieux de la congrégation des Frères de l’Instruction chrétienne.
Directeur d’établissement scolaire et résistant, il appartient au réseau « La Bande à Sidonie » affilié au groupe 31 de l’Intelligence Service britannique.
Dénoncé, il est décapité à la hache le 10 février 1943 à Cologne (Allemagne), à la suite d’une condamnation à mort prononcée par un tribunal militaire allemand.
Jean LEGEAY et Marie MORICEAU se marient en 1891 au Bignon. Le couple a 3 enfants : Marie (1893), Joséphine (1895) et Jean-Baptiste (1897).
Jean-Baptiste Legeay est donc né le 10 février 1897 à Geneston, alors rattaché à la commune de Montbert (Loire-Inférieure). Son père, négociant en céréales, bois et engrais, est un homme cultivé et profondément croyant. Sa mère, originaire du Bignon, décède le 31 mars 1903, alors que Jean-Baptiste n'a que cinq ans, laissant les trois jeunes enfants.
Recueillis par une sœur de leur père, Marie Thérèse, les orphelins grandissent dans un foyer où règnent l'affection, le sens du devoir et la pratique religieuse. Très jeune, Jean-Baptiste se distingue par son caractère volontaire, son esprit de service et sa fidélité à ses convictions. Une anecdote rapportée par ses proches illustre cette détermination : âgé d'une douzaine d'années, il renonce volontairement à fumer durant tout le Carême, conservant les cigarettes offertes par son oncle jusqu'au dimanche de Pâques !
Toujours prêt à rendre service, il aide sa famille dans les travaux quotidiens et s'impose naturellement parmi les enfants de son âge. Son tempérament enjoué, sa vivacité d'esprit et son sens des responsabilités lui valent l'estime de son entourage.
En 1907, Jean-Baptiste a alors dix ans, quand un événement marque profondément son enfance. Élève de l'école publique de Geneston, il découvre que les crucifix ont été retirés des salles de classe dans le contexte des politiques de laïcisation du début du XXème siècle. Avec plusieurs camarades, il décide de porter une croix sur sa blouse en signe d'attachement à sa foi. Interrogé par l'inspecteur d'académie, il déclare simplement : « Je n'ai jamais entendu dire qu'il fût défendu de porter une croix sur sa poitrine. » Son exclusion de l'école conduit son père à l'inscrire dans l'école libre de Campbon, dirigée par sa tante.
C'est là que Jean-Baptiste découvre les Frères de La Mennais. Ses qualités sont rapidement remarquées et il poursuit ses études au pensionnat Saint-Jean-Baptiste de Guérande, où il obtient le brevet élémentaire avec dispense d'âge à seulement quinze ans.
Au fil de sa scolarité, sa vocation se précise. Impressionné par l'engagement de ses enseignants et convaincu du rôle essentiel de l'éducation, il choisit d'entrer chez les Frères de La Mennais afin de consacrer sa vie à l'instruction et à la formation de la jeunesse.
Au pensionnat de Guérande, Jean-Baptiste découvre l'histoire des Frères de La Mennais, congrégation fondée en 1820 par l'abbé Jean-Marie de La Mennais afin d'assurer l'instruction des enfants les plus modestes. Cette communauté enseignante, dont la devise est « Dieu seul », connaît un développement rapide en France avant de s'implanter à l'étranger.
Les lois anti congréganistes du début du XXème siècle contraignent les Frères à quitter la France. Ils ouvrent notamment un noviciat à Bitterne, près de Southampton, en Angleterre, où sont désormais formés les jeunes religieux français.
En 1912, à quinze ans, Jean-Baptiste rejoint ce noviciat anglais. Il y reçoit une solide formation intellectuelle, pédagogique et religieuse. Il met également à profit son séjour pour apprendre l'anglais, une langue qu'il maîtrise rapidement et qui jouera un rôle déterminant dans la suite de son existence.
Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, de nombreux Frères quittent Bitterne pour rejoindre l'armée française. Plusieurs d'entre eux ne reviendront jamais. Cette génération de religieux enseignants est profondément marquée par le conflit.
À l'issue de son noviciat, Jean-Baptiste prononce ses premiers vœux temporaires et reçoit son nom de religion : frère Clair-Marie. Il est alors affecté au Croisic, où il commence sa mission d'enseignant auprès des jeunes élèves.
Au moment de la mobilisation du 2 août 1914, Jean-Baptiste n'a que dix-sept ans. Il a les cheveux châtains, les yeux marron et mesure 1m69. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il voit partir les aînés vers le front avec le désir de les rejoindre. Mais son âge l'oblige à patienter.
C’est donc un orphelin de 19 ans, ayant pour tuteur Monsieur Eugène Hervouet de Montbert, qui est incorporé le 21 août 1916 au 45ème régiment d'artillerie à Orléans. Le frère Clair-Marie s'adapte rapidement à la vie militaire. Sérieux, dynamique et apprécié de ses camarades, il s'investit pleinement dans la vie du régiment. Promu brigadier, il organise des activités pour les soldats tout en assumant ses nouvelles responsabilités au sein du dépôt.
Envoyé au front le 14 septembre 1917, il est grièvement blessé le 9 juin 1918. Son état est alors jugé très préoccupant et son évacuation se fait d'hôpital en hôpital. Convaincu qu'il ne survivra peut-être pas, il affronte cette épreuve avec une grande sérénité, puisant dans sa foi la force d'accepter l'éventualité de sa mort.
Contre toute attente, il se rétablit progressivement.
Son courage lui vaut une citation à l'ordre du 245ème régiment d'artillerie et l'attribution de la Croix de guerre avec une étoile bronze : « Jeune brigadier très dévoué. Blessé le 9 juin 1918 au cours d’une mission spéciale dont il était chargé ». Nous n’en savons pas plus sur cette « mission spéciale »
Sa parfaite maîtrise de l'anglais, acquise durant son noviciat en Angleterre, conduit l'armée à l'affecter à la section franco-américaine de l'état-major à Orléans, où les besoins en interprètes sont devenus importants auprès des forces alliées.
En septembre 1919, la démobilisation permet à Jean-Baptiste de retrouver la vie religieuse. L'expérience de la Grande Guerre l'a profondément marqué, mais elle a aussi renforcé sa vocation d'éducateur.
Après un retour au Croisic, il enseigne au pensionnat Saint-Jean-Baptiste de Guérande. Il participe à la création de la société de gymnastique « L'Excelsior », conduit de nombreux élèves à la réussite du brevet élémentaire et poursuit sa propre formation en obtenant le brevet supérieur puis le certificat d'aptitude pédagogique.
Ses qualités d'enseignant et d'organisateur lui valent, à seulement vingt-neuf ans, d'être nommé directeur-fondateur du pensionnat Notre-Dame de l'Abbaye à Nantes-Chantenay. Il crée un établissement dynamique où règnent discipline, bienveillance et sens des responsabilités. Très apprécié des élèves comme des familles, il s'impose rapidement comme un éducateur reconnu. Mais cet engagement sans limite finit par épuiser ses forces. En 1930, il doit interrompre son activité pendant plusieurs mois.
Rétabli, il prend en 1931 la direction de l'école Saint-Similien à Nantes. Pendant neuf ans, il y exerce une influence considérable. Directeur, professeur d'anglais et conférencier, il consacre toute son énergie à la formation des jeunes, persuadé que l'école doit avant tout former des hommes de caractère.
Jean-Baptiste est élu représentant de l'enseignement libre au Conseil départemental en 1932, puis président du Syndicat des instituteurs libres de Loire-Inférieure en 1937. Il devient une personnalité respectée bien au-delà de son établissement.
Toute son action repose sur une conviction qu'il résume en une phrase :
« L'éducation des enfants doit passer avant l'instruction »
Profondément croyant, il met sa foi au service des autres. En 1937, lors d'un pèlerinage à Lourdes, il choisit spontanément de servir les malades comme brancardier. Cette disponibilité constante annonce déjà les engagements qu'il prendra pendant la Seconde Guerre mondiale.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le frère Clair-Marie est un éducateur reconnu. Directeur de l'école Saint-Similien à Nantes, profondément croyant et entièrement dévoué à sa mission, rien ne laisse présager que sa vie va prendre un tournant décisif.
Mobilisable en 1939, il est cependant maintenu à son poste de directeur d’école avec la mention « affecté spécial ».
Ancien combattant décoré de la Grande Guerre, il aurait souhaité reprendre les armes, mais comprend que son devoir est désormais de poursuivre son œuvre éducative auprès de la jeunesse.
Durant la « drôle de guerre », il continue son engagement auprès de la Croix-Rouge, soutient les prisonniers de guerre, vient en aide aux familles éprouvées et s'investit dans plusieurs œuvres de solidarité.
Mais l'effondrement militaire de juin 1940 le bouleverse profondément. Il refuse d'accepter la défaite et retrouve l'espoir en entendant l'appel lancé depuis Londres par le Général de Gaulle : « La France a perdu une bataille. Mais la France n'a pas perdu la guerre !».
Très vite, son patriotisme dépasse le cadre de ses fonctions. Il refuse de remettre les armes réclamées par les autorités allemandes, encourage d'autres personnes à les dissimuler et participe à leur mise à l'abri. Son hostilité à l'occupant est connue de son entourage, même s'il prend soin de ne jamais compromettre ses confrères ni ses élèves.
Au cours de l'année 1940, il rejoint un réseau de Résistance organisé autour de Madame de Bondy, avec laquelle il restera en relation pendant toute son activité clandestine.
Se sachant surveillé, il quitte Nantes en septembre 1940 pour devenir économe du postulat du Roscoat, à Pléhédel, dans les Côtes-du-Nord. Un an plus tard, en août 1941, il en prend la direction. Derrière cette nouvelle affectation se cache désormais une autre mission, infiniment plus dangereuse.
Au Roscoat, à Pléhédel, Jean-Baptiste révèle une nouvelle fois ses qualités d'organisateur. Il modernise rapidement l'établissement, améliore les installations, assure le ravitaillement malgré les difficultés de l'Occupation et poursuit son œuvre d'éducateur. Mais, derrière cette activité officielle, il s'engage désormais dans un combat clandestin.
Convaincu que la France doit continuer la lutte, il rejoint la « Bande à Sidonie », un réseau de Résistance affiliée à l'Intelligence Service britannique. Sous le pseudonyme de « Jean » et muni de faux papiers au nom de Jean Boucher, il coordonne de nombreuses actions avec l'aide d'habitants, de gendarmes, de religieux et de fonctionnaires de la région.
Son rôle est multiple. Il recueille et transmet des renseignements sur les défenses allemandes, les mouvements de troupes, les ports et les installations militaires. Il participe également à l'organisation de filières d'évasion pour les soldats alliés et les aviateurs tombés en Bretagne.
À lui seul, il contribue au sauvetage de vingt-deux militaires britanniques et alliés, auxquels il procure de faux papiers, des hébergements et des itinéraires vers les réseaux d'évasion.
Agent de l’Intelligence Service, Jean-Baptiste travaille donc sous les ordres du gendarme Turban et de son adjoint Le Deuff, alors en poste à Paimpol et Lézardrieux. Il confectionne de nombreuses fausses pièces d’identité destinées aux prisonniers évadés et aux volontaires souhaitant rejoindre la France Libre. Très proche d’André Marchais, rencontré lors de recherches d’hébergements clandestins, il lui accorde une entière confiance. Peu avant son arrestation, conscient du danger qui pèse sur leur organisation, il se confie à la fille de ce dernier, Monique Marchais. Il lui détaille l’ensemble des réseaux et des contacts dont il a la responsabilité afin que les personnes menacées puissent être prévenues en cas d’arrestation.
Grâce à cette initiative, Monique Marchais peut, à bicyclette, avertir plusieurs résistants. Malgré leurs convictions religieuses et philosophiques différentes, Jean-Baptiste Legeay et André Marchais partagent les mêmes qualités de courage, de loyauté et de générosité.
Toujours en mouvement, Jean-Baptiste parcourt la région pour rencontrer ses correspondants, transmettre des informations et préparer de nouvelles opérations. Son optimisme, son autorité naturelle et son sang-froid lui permettent de rallier autour de lui de nombreux volontaires. Plusieurs témoins souligneront plus tard sa capacité à inspirer confiance et à entraîner les autres dans les missions les plus périlleuses.
Au cours de l'année 1941, son activité s'intensifie encore. Il prépare des terrains susceptibles d'accueillir des parachutages ou des liaisons aériennes, recherche des moyens de communication avec Londres et participe à l'organisation de départs clandestins vers l'Angleterre. Malgré les risques, il poursuit son action avec une étonnante sérénité.
Jean-Baptiste contribue à transmettre à Londres un plan qui permet le succès de «l’Opération « Fahrenheit »
Mais la Gestapo resserre progressivement son étau autour des réseaux bretons. Quelques jours avant son arrestation, une visite suspecte lui fait craindre que son organisation ait été infiltrée. Le 12 novembre 1941, alors qu'il effectue un déplacement à Saint-Brieuc, il tombe dans un guet-apens. Son engagement dans la Résistance entre alors dans sa phase la plus tragique.
Victime d’une dénonciation, alors qu'il se rend à bicyclette à la poste de Pléhédel le 13 novembre 1941, Jean-Baptiste est arrêté par cinq agents de la Gestapo. Le soir même, sa chambre du Roscoat est perquisitionnée. Les Allemands saisissent ses documents … sans découvrir des effets appartenant à un aviateur allié qui auraient compromis tout l'établissement !
Transféré successivement à Saint-Brieuc, Angers puis à la prison de Fresnes, il y reste quatorze mois dans des conditions extrêmement éprouvantes. Les lettres qu'il réussit à faire parvenir témoignent avant tout de la faim qui le ronge et de son inquiétude pour sa santé.
Il demande des objets de toilette, vêtements, chapelet, « de temps en temps quelques livres sérieux : Tanquerey par exemple, littérature ! » et de la nourriture : « chaque semaine ou tous les dix jours un colis de nourriture de 2 livres au maximum : pain coupé en tranches, biscuit, pain d'épices, chocolat, saucisson, fortifiant ! » et pour conclure, ce cri navrant : « je souffre de la faim ! »
Malgré les privations, il conserve un moral remarquable et devient un soutien pour ses compagnons de détention.
Son procès s'ouvre le 27 juin 1942 devant un tribunal militaire allemand. Accusé d'espionnage et d'aide à l'ennemi, il refuse de compromettre ses compagnons de Résistance malgré les interrogatoires. Le 17 juillet 1942, il est condamné à mort à deux reprises. À l'annonce du verdict, il accueille sa condamnation avec un calme qui impressionne ses codétenus et accepte le sacrifice de sa vie.
Quelques jours plus tard, sa peine est suspendue. Cette décision ne lui rend pas la liberté : elle ne fait que repousser l'exécution. Après un dernier entretien avec sa sœur et ses confrères à Fresnes, Jean-Baptiste est déporté vers l'Allemagne, où son destin va se sceller.
Après sa condamnation à mort, tout est tenté pour sauver Jean-Baptiste. Les Frères de La Mennais multiplient les démarches. Grâce à l'intervention du cardinal Suhard, archevêque de Paris, sa peine est finalement commuée en travaux forcés à perpétuité. Le 4 janvier 1943, il quitte la prison de Fresnes pour l'Allemagne. Pour tous, c'est un immense soulagement. Lui-même croit sans doute que la guerre, désormais tournée à l'avantage des Alliés, lui laissera une chance de survivre.
Cette espérance est de courte durée.
Après plusieurs transferts, il est interné à Rheinbach, près de Bonn. Les conditions de détention y sont effroyables : trois hommes enfermés dans une cellule prévue pour un seul détenu, une nourriture dérisoire, la maladie, la promiscuité et la faim. Ceux qui partagent sa captivité se souviendront pourtant d'un homme qui ne cesse d'encourager les autres. Lui-même souffre, mais continue de répéter avec conviction : « Nous gagnerons la guerre. »
La machine répressive nazie entretient l'espoir avant d'appliquer implacablement sa sentence.
Le 4 février 1943, il est transféré à la prison de Cologne. Il ignore encore pourquoi. Le 10 février, jour de son quarante-sixième anniversaire, un magistrat allemand lui annonce que son recours en grâce a été rejeté. Il lui reste quelques heures à vivre.
Assisté jusqu'au bout par un prêtre allemand, Jean-Baptiste prie longuement et renouvelle ses vœux religieux. L'aumônier allemand racontera qu'il demeura calme, digne et profondément recueilli jusqu'au dernier instant.
Le 10 février 1943, les autorités nazies lui annoncent que son recours en grâce est définitivement rejeté. Quelques heures plus tard, à 20 h 15, Jean-Baptiste est décapité à la hache dans la prison de Cologne.
Nous savons comment le drame s’est déroulé grâce à un autre détenu, M. Reinhar d'Héric qui a assisté un jour, bien malgré lui, à une exécution :
« Les exécutions à la hache sont d'une perfection remarquable et les Chinois sont loin d'être les maîtres en cet art.
Le délinquant écoute dans un petit hall le jugement suprême par le procureur de l'Etat, l'ecclésiastique donne l'absolution. Le bourreau habillé de noir …/…lui fixe ensuite les pieds et les mains sur une porte avec des courroies et, lorsque le procureur de l'Etat brise le bâton en bois représentant une vie, le bourreau appuie sur un bouton, semblable à celui d’une sonnette électrique, la porte tombe à la manière d'une bascule et dans le même moment, la hache d'une dimension de 80 cm de long sur environ 40 cm de large décapite le condamné. La hache est ajustée de telle façon que la vertèbre est tranchée avec une précision qu'on ne peut jamais égaler avec la guillotine.
L'exécution dure environ quatre secondes, le bourreau prend ensuite la tête par les oreilles et la montre au tribunal. Cinq minutes avant l'exécution le délinquant reçoit une piqûre qui lui paralyse les cordes-vocales. A Dortmund on a exécuté environ 25 à 30 condamnés par jour. »
Jean-Baptiste meurt seul, loin des siens.
Le cynisme du régime nazi atteint ici son paroxysme. Jean-Baptiste est décapité le jour même de son 46ème anniversaire. En choisissant cette date pour son exécution, ses bourreaux ajoutent à la condamnation une ultime cruauté, illustrant jusqu'où pouvait aller la volonté de déshumaniser et de briser leurs victimes.
Le destin de Jean-Baptiste Legeay présente une troublante similitude avec celui de Saint Jean-Baptiste : tous deux furent condamnés à mourir par décapitation. À près de deux millénaires de distance, le même mode d'exécution unit ainsi ces deux hommes qui portaient le même prénom. Cette convergence s'arrête toutefois à ce seul constat historique, sans qu'il soit nécessaire d'y voir une quelconque relation ou signification particulière.
Pendant de longs mois, sa famille ignore son sort. Ce n'est qu'après la Libération que la Croix-Rouge confirme officiellement son exécution. Jean-Baptiste est tombé à quarante-six ans pour avoir choisi de servir la France et de sauver des vies, jusqu'au sacrifice suprême.
Bien des mois après le drame, sa congrégation reçoit une longue lettre de Jean. Datée de Fresnes, et du 4 octobre 1942, elle montre bien dans quelles dispositions Jean attendait la mort.
« …/… si je devais être exécuté sans tarder, je préfère vous écrire d'avance ce que je n'aurais peut-être pas la présence d'esprit de vous exprimer au dernier moment. Ici j'ai vécu en contact étroit avec Dieu, la Très Sainte Vierge et les Saints …/… Aussi quels rêves j'avais faits de vie parfaite si j'avais eu le bonheur de sortir de prison et de retourner dans une communauté ! Le ciel ne le permet pas - si vous recevez ce mot c'est que je serai mort - et j'accepte sa volonté, sachant bien que tout arrive pour le plus grand bien de nos âmes…/…
J'offre à Dieu ma vie pour l'expiation de mes fautes, pour mon Institut, mes Supérieurs, les membres de ma famille, spécialement ma sœur, ainsi que mes amis et bienfaiteurs, la France, l'Eglise et la paix du monde... »
A sa sœur, il écrivait aussi de Fresnes, à la même date :
« Console-toi de ma mort, nous nous retrouverons au Paradis…/…
Mon âme est en paix. Mais ce n'est pas sans une certaine angoisse que je vois la mort approcher ; je serais heureux de vivre encore, de voir la fin de la guerre.../… Du ciel je te marquerai ma reconnaissance en t'obtenant des grâces et faveurs nombreuses… »
À la Libération, les hommages se multiplient.
À Nantes, au pensionnat Notre-Dame de l'Abbaye puis à l'école Saint-Similien, anciens élèves, familles et confrères se réunissent pour honorer celui qui les avait profondément marqués. Son portrait est installé dans l'établissement qu'il a dirigé, tandis que plusieurs cérémonies religieuses rappellent son engagement et son sacrifice. À Geneston, son village natal, une plaque est apposée au monument aux morts. À Pléhédel, où il avait poursuivi son action dans la Résistance, la population lui rend également un hommage solennel.
La reconnaissance de la Nation ne tarde pas. Le 2 juillet 1946, Jean-Baptiste Legeay est cité à titre posthume à l'ordre de la Division : « Depuis le début de l'occupation, n'a cessé de rechercher et d'héberger des soldats et aviateurs alliés. En a sauvé et convoyé jusqu'à la frontière, une vingtaine. A fourni au Groupe 31 « Georges France » de nombreux renseignements sur les Allemands.
Arrêté en Novembre 1941, fut condamné deux fois à mort, et décapité à la hache à Cologne.
D'un courage et d'une élévation de caractère au-dessus de tout éloge. »
Cette citation lui vaut l'attribution de la Croix de guerre avec étoile d'argent.
La Nation lui décerne également, à titre posthume, la Médaille de la Résistance française par décret du 31 Mars 1947.
Jean-Baptiste n'a jamais recherché les honneurs. Toute sa vie, il s'est efforcé de servir les autres : ses élèves, sa communauté, son pays. Éducateur passionné, ancien combattant de la Grande Guerre, résistant de la première heure, il paya de sa vie son refus de renoncer à la liberté.
Plus de quatre-vingts ans après sa disparition, son parcours demeure celui d'un homme qui, dans les heures les plus sombres de l'histoire, choisit d'agir plutôt que de subir. Son souvenir continue d'inspirer tous ceux qui voient dans le courage, le sens du devoir et le service des autres les plus belles formes d'engagement.
Le souvenir de Jean-Baptiste demeure aujourd’hui présent à plusieurs endroits :
Hommage à Pléhédel (22) :
Monument aux morts.
Stèle commémorative Jean Baptiste LEGEAY, précisément à l’endroit où il est arrêté.
Hommage à Geneston :
Monument aux Morts.
Hommage à Nantes :
Carré militaire du cimetière de la Chauvinière.
Plaque commémorative 1939-1945 - Église Saint-Similien.
Plaque commémorative aux collège et lycée Notre-Dame de l’Abbaye.
Hommage à Ploërmel :
Plaque commémorative des Frères de l'Instruction Chrétienne.
Sa mère décède en 1903 à Geneston à l’âge de 30 ans.
Son père décède à Geneston en 1911 à l’âge de 50 ans.
Sa sœur Marie épouse Léon DELAUMEAU en 1920. Elle décède à Nantes en 1961 à l’âge de 67 ans.
Son autre soeur Joséphine décède prématurément en 1914 à Montbert à l’âge de 18 ans.
Ces sources fondamentales ont permis de vérifier et d'établir le récit de cette biographie.
En cours
L'opération Fahrenheit, dont Jean Baptiste a été l’un des acteurs, est un raid de commandos britanniques mené dans la nuit du 11 au 12 novembre 1942 sur les côtes bretonnes occupées. Conduite par des hommes des No 12 Commando et No 62 Commando (Small Scale Raiding Force), cette mission vise à capturer des soldats allemands afin d'obtenir des renseignements sur les défenses du Mur de l'Atlantique.
Cette opération est rendue possible grâce au travail de la Résistance. Durant l'été 1942, le jeune résistant Claude Robinet parvient à dérober, dans le sémaphore de la pointe de Bilfot à Plouézec, un plan détaillé des installations allemandes. Transmis à Londres, ce document permet aux Britanniques de préparer le raid.
Le 11 novembre 1942, les commandos quittent Dartmouth à bord de la vedette lance-torpilles MTB 344 et atteignent discrètement les côtes bretonnes. Sur place, ils découvrent des défenses particulièrement solides : champs de mines, barbelés et sentinelles protègent la station allemande. Après une reconnaissance, le capitaine Rooney ordonne l'assaut. Les deux sentinelles sont neutralisées, plusieurs soldats allemands sont tués, mais la garnison organise rapidement sa défense. L'objectif de capturer des prisonniers devient alors impossible à atteindre.
Craignant l'arrivée de renforts, Rooney ordonne le repli. Les commandos regagnent leur embarcation sans perte et rentrent en Angleterre.
Si l'opération n'atteint pas pleinement son objectif, elle démontre l'efficacité des forces spéciales britanniques et l'importance du renseignement fourni par la Résistance française.
Nous avons consacré une biographie à Pierre AUBIN, un civil abattu par erreur à Préfailles le 21 novembre 1942, soit dix jours seulement après l'opération Fahrenheit. À la suite de ce raid britannique, les forces d'occupation sont placées en état d'alerte et renforcent leur vigilance sur le littoral. Sans qu'il soit possible de l'affirmer avec certitude, ce contexte de tension extrême a pu contribuer aux circonstances qui ont conduit à la mort de Pierre Aubin.