Il suffit d’abord de regarder l’image sans lire sa légende.
Des hommes surgissent d’une tranchée. Ils escaladent un parapet de terre bouleversée, encombré de sacs et de blocs. Les corps sont serrés, penchés vers l’avant. Deux fusils coiffés de leur baïonnette dessinent de longues diagonales vers le ciel. Au-dessus d’eux s’élève une hampe terminée par une pointe métallique autour de laquelle on distingue l’étoffe du drapeau.
Il n’y a ni explosion spectaculaire, ni fumée, ni ennemi visible. Rien, dans le paysage, ne permettrait même de comprendre que ces hommes sont photographiés en plein combat. Et pourtant, nous assistons à l’un des instants les plus saisissants de la Grande Guerre : le 25 septembre 1915, des soldats du 65ème régiment d’infanterie franchissent leur parapet pour attaquer les lignes allemandes en Champagne.
L’homme placé le plus haut, presque au centre de la photographie, est leur chef de corps, le colonel Xavier Desgrées du Loû. Il tient entre ses mains le drapeau de son régiment.
Quelques minutes plus tard, il sera mort.
Trois hommes et un drapeau
Lorsque L’Illustration choisit cette photographie pour la couverture de son numéro du 20 novembre 1915, le journal prend soin d'identifier les principaux personnages. Au premier plan se trouve « un homme de la garde du drapeau » ; derrière lui, le lieutenant Lebert, porte-drapeau du régiment ; plus haut enfin, reconnaissable à son casque et à sa tête tournée vers la gauche, le colonel Desgrées du Loû.
La composition est extraordinaire parce qu'elle n'a vraisemblablement pas été composée. Les hommes remplissent presque tout le cadre et s'élèvent de gauche à droite. Les fusils et leurs baïonnettes prolongent le mouvement des corps tandis que la hampe du drapeau domine l'ensemble. Le photographe est placé très bas, encore à l'intérieur ou immédiatement au bord de la tranchée. Les soldats, eux, sont déjà au-dessus de lui.
Le spectateur se trouve ainsi exactement à la place de celui qui va devoir les suivre.
Le détail le plus saisissant reste pourtant le drapeau. Il n'est pas déployé majestueusement comme dans une peinture militaire du XIXe siècle. Son étoffe paraît resserrée autour de la hampe et se distingue à peine. Ce n'est pas un accessoire placé là pour la photographie : c'est le véritable drapeau du 65ème régiment d'infanterie, porté au moment où l'unité part au combat. Ses restes sont aujourd'hui conservés au musée de l'Armée.
Le 65ème régiment d'infanterie, un régiment nantais
L'image possède une résonance particulière dans notre région. En août 1914, le 65ème régiment d'infanterie tient garnison à Nantes. Son historique précise que le Finistère, le Morbihan, la Loire-Inférieure et la Vendée fournissent alors la grande majorité de son recrutement. Derrière les silhouettes de cette photographie se trouvent donc de nombreux hommes de l'Ouest, partis de Nantes deux ans auparavant à peine.
Au cours des premiers mois de 1915, le régiment combat notamment dans la Somme puis autour d'Hébuterne. En juillet, il est dirigé vers la Champagne. Il prend position dans le secteur de Mesnil-les-Hurlus, où les Français préparent une vaste offensive destinée à rompre le front allemand. L'historique du 65ème écrit un secteur continuellement soumis aux tirs des canons et des Minenwerfer allemands.
Le 25 septembre 1915, ce n'est donc pas une opération locale qui commence, mais l'une des grandes offensives françaises de l'année.
25 septembre 1915 : rompre enfin le front
Depuis des mois, le front occidental est figé. Pour tenter de retrouver une guerre de mouvement et soulager également l'armée russe en difficulté à l'Est, le commandement français prépare simultanément deux grandes offensives, en Artois et en Champagne.
En Champagne, l'attaque s'étend sur environ vingt-cinq kilomètres entre Aubérive et Ville-sur-Tourbe. Après plusieurs jours de préparation d'artillerie, les fantassins sortent de leurs tranchées le matin du 25 septembre. Dans plusieurs secteurs, la première position allemande est emportée, mais l'offensive vient ensuite buter contre des réseaux de barbelés, des mitrailleuses et une seconde ligne de défense restée largement intacte.
Cette journée prend une dimension effroyable dans l'histoire de l'armée française. L'indexation des fiches des morts pour la France réalisée sur le site Mémoire des hommes a conduit le ministère des Armées à relever 23 567 morts français pour la seule journée du 25 septembre 1915, en Champagne et en Artois réunis. Elle apparaît ainsi comme l'une des journées, sinon la journée, la plus meurtrière de toute la guerre pour l'armée française.
La photographie du 65ème ne représente donc pas seulement la mort prochaine d'un colonel. Elle saisit quelques hommes au moment précis où ils entrent dans cette immense tuerie.
Le Pays de Retz frappé en plein cœur
Cette journée du 25 septembre 1915 prend une résonance toute particulière à l’échelle du Pays de Retz. À ce jour, sur près de 3000 fiches de soldats dépouillées dans le cadre de nos recherches — sur plus de 10 000 estimées à terme —, nous avons déjà identifié 62 hommes morts pour la France ce seul 25 septembre 1915. Cinq d’entre eux font déjà l’objet d’une biographie publiée. Ce bilan, encore provisoire, montre combien cette journée d’offensive en Champagne et en Artois a frappé jusque dans les familles et les communes du Pays de Retz.
« Le colonel, en tête avec son drapeau »
L'historique du 65ème régiment est particulièrement explicite sur ce qui se produit ce matin-là. Les bataillons d'attaque s'élancent, le bataillon Godat à droite et le bataillon Pons à gauche. Derrière leurs premières vagues marche le colonel Desgrées du Loû, le drapeau du régiment entre les mains.
Puis les mitrailleuses allemandes entrent en action.
Le récit régimentaire indique que certaines compagnies sont, en quelques minutes, réduites à quelques hommes. Le colonel est à son tour mortellement atteint.
Un autre passage de l'historique précise que l'assaut est lancé à 9h15. Desgrées du Loû avance avec le drapeau tandis qu'autour de lui tombent successivement des hommes de son entourage, parmi lesquels le capitaine de Corta et le lieutenant Lebert. Le colonel est finalement frappé à son tour à proximité des positions allemandes.
C'est ce qui rend la photographie si difficile à regarder une fois les personnages identifiés : nous savons ce qu'eux ignorent encore au moment où l'obturateur se déclenche.
Derrière l'appareil : le sergent Paul-Antoine Tharreau
Pendant longtemps, l'homme qui se trouvait derrière l'appareil est resté beaucoup moins célèbre que celui qu'il photographiait.
Il s'appelait Paul-Antoine Tharreau.
Né à Nantes le 10 septembre 1882, il est mobilisé en août 1914 comme sergent au 65ème régiment d'infanterie. Ce n'est pas un photographe militaire officiel mais un photographe amateur combattant. Le 25 septembre 1915, alors qu'il se trouve encore dans la tranchée en attendant les ordres, il sort son petit appareil et photographie ses camarades au moment où ils franchissent le parapet.
L'appareil est un Vest Pocket Kodak, l'un de ces petits appareils pliants que l'on pouvait réellement conserver dans une poche. Le musée de l'Armée possède aujourd'hui non seulement le négatif de la photographie, mais aussi une épreuve positive, un agrandissement et l'appareil Kodak ayant appartenu à Tharreau.
Cette précision est capitale. Elle fait de l'image non pas une scène fabriquée après le combat comme l’ont annoncé certains, mais un véritable instantané pris par un homme présent au milieu de l'unité. Le musée de l'Armée la qualifie d'ailleurs explicitement d'« instantané d'histoire ». Le fonds Tharreau comprend en outre ses papiers, des coupures de presse et des lettres échangées avec des veuves de soldats tués ce jour-là.
Photographier l'assaut
Le geste de Tharreau est d'autant plus remarquable que la photographie privée au front est alors étroitement surveillée.
Les petits appareils comme le Vest Pocket ont permis à de nombreux combattants de réaliser leurs propres clichés, mais les autorités militaires craignent naturellement que des photographies révèlent des positions, des installations ou du matériel. Dès 1915, puis de façon plus formalisée en 1916, le port et l'usage des appareils photographiques dans la zone des armées font l'objet de restrictions et d'autorisations.
Tharreau n'a surtout ni viseur électronique, ni rafale, ni possibilité de contrôler immédiatement son résultat. Il doit sortir son appareil, cadrer, déclencher et espérer.
Il ne sait pas qu'il vient de produire l'une des photographies françaises les plus célèbres de la Première Guerre mondiale.
De la photographie à l'icône
Près de deux mois s'écoulent entre l'assaut du 25 septembre et la publication du cliché en couverture de L'Illustration, le 20 novembre 1915.
Le choix éditorial est remarquable. Aucun dessin patriotique ne vient embellir la scène. Le journal donne toute sa couverture à la photographie et lui ajoute un titre : « LE DRAPEAU À L'ASSAUT ».
Sous l'image, la légende explique ce que le lecteur doit voir et se termine par cette phrase :
« Une minute après, le colonel tombait, frappé à mort, à la tête de son régiment. »
Cette formule a largement contribué à la célébrité de la photographie. Elle transforme l'instant photographié en compte à rebours. Celui qui regarde l'image ne voit plus seulement des soldats partant au combat : il voit des hommes dont la mort est déjà inscrite sous la photographie.
Il faut cependant conserver ici une prudence d'historien. « Une minute après » est la formulation de L'Illustration. Plus d'un siècle plus tard, le musée de l'Armée écrit plus prudemment que les hommes tombent « en quelques minutes » sous le feu ennemi. Il serait donc hasardeux de transformer la minute annoncée par le journal en chronométrage certain.
Cela ne retire absolument rien à la force du document. Bien au contraire : quelques minutes seulement séparent réellement cette photographie de la catastrophe qui frappe le groupe qu'elle représente.
Une image héroïque, mais pas seulement
En 1915, L'Illustration présente naturellement cette photographie selon les codes patriotiques de son époque : le chef, le drapeau, l'assaut, le sacrifice. Le colonel devient l'incarnation du commandement courageux qui partage le danger de ses hommes.
Mais, avec plus d'un siècle de recul, l'image peut être lue autrement.
Il faut regarder les soldats.
Aucun ne pose. Aucun ne regarde l'objectif. On ne distingue presque pas leurs visages. Le premier homme cherche seulement son appui pour franchir le parapet. Le suivant avance derrière sa baïonnette. Le colonel lui-même ne regarde pas le photographe : sa tête est tournée vers le champ de bataille.
Et surtout, l'ennemi est absent de l'image.
C'est peut-être ce qui la rend si inquiétante. Nous connaissons le danger, mais nous ne le voyons pas. Quelque part devant eux, hors du cadre, se trouvent les barbelés, les tranchées et les mitrailleuses qui vont arrêter leur progression.
Le vide situé devant les hommes est en réalité la partie la plus menaçante de la photographie.
Une photographie devenue document d'histoire
Le destin matériel de l'image est lui-même exceptionnel. En 2024, le musée de l'Armée a reçu un ensemble provenant de la famille de Paul-Antoine Tharreau comprenant le négatif original, des tirages, son appareil photographique, des carnets et de la correspondance. Le musée conserve également les vestiges du drapeau du 65ème régiment d'infanterie. L'image, l'appareil qui l'a créée et l'objet que l'on voit au centre de la scène se trouvent ainsi aujourd'hui réunis dans les collections nationales.
Rarement une photographie de la Grande Guerre peut être documentée avec une telle précision.
Nous connaissons la date.
Nous connaissons l'unité.
Nous connaissons plusieurs des hommes représentés.
Nous connaissons le photographe.
Nous connaissons son appareil.
Et nous savons ce qui s'est produit immédiatement après.
C'est ce qui distingue « Le drapeau à l'assaut » de tant d'images anonymes de 1914-1918.
Le 25 septembre 1915, le sergent Paul-Antoine Tharreau pensait probablement prendre une photographie de ses camarades montant à l'assaut.
Il a photographié, sans pouvoir le savoir, le passage de quelques hommes de la vie à la mémoire.
Sources : L'Illustration, n° 3794, 20 novembre 1915, couverture « Le drapeau à l'assaut » et légende originale ; Historique du 65ème régiment d'infanterie, Charles-Lavauzelle, 1920, notamment les passages consacrés à la Champagne et au colonel Desgrées du Loû ; Musée de l'Armée, fonds Paul-Antoine Tharreau AP2024.7 et présentation de l'acquisition L'assaut au drapeau, offensive de Champagne, 25 septembre 1915 ; Musée de l'Armée, « La photo amateur d'un assaut au drapeau (1915) ! », 12 novembre 2024 ; Service historique de la Défense / Chemins de mémoire, documentation sur la seconde bataille de Champagne et l'offensive du 25 septembre 1915 ; Mémoire des hommes, résultats de l'indexation collaborative des morts pour la France concernant la journée du 25 septembre 1915.