Le 22 décembre 1919, le remorqueur-patrouilleur « Pluvier » disparaît en Méditerranée avec les 29 hommes qui se trouvent à bord. La guerre est terminée depuis plus d’un an, mais la Marine poursuit ses missions. Pendant longtemps, ces marins ne figurent pas dans la base Mémoire des hommes. En 2026, l’examen d’un jugement conservé à Toulon permet de retrouver leurs identités et de faire confirmer que la mention « Morts pour la France » s’applique à chacun d’eux.
Un bâtiment parti de Toulon
Construit à Nantes par les Ateliers et Chantiers de la Loire, le Pluvier est un remorqueur-patrouilleur de l’État. En 1919, il relève de la Direction des mouvements du port de Toulon.
Selon l’historique rassemblé dans les travaux consacrés au navire, il quitte Toulon le 21 décembre 1919 pour l’Adriatique. Sa mission est liée au convoyage de bâtiments austro-hongrois destinés aux ports de Cattaro et de Bizerte. Le Pluvier n’arrive pas à destination. Il disparaît en mer avec ses 29 marins. La date de décès retenue par la justice pour l’ensemble des hommes est le 22 décembre 1919.
La disparition du bâtiment ne permet pas, à partir des éléments réunis ici, de reconstituer ses dernières heures. Une tempête est évoquée dans certaines notices relatives aux victimes, mais le jugement déclaratif de décès ne constitue pas, à lui seul, une enquête sur les causes du naufrage. Il serait donc imprudent d’affirmer que l’on connaît exactement le lieu, l’heure ou le mécanisme de la perte du Pluvier. Une mention de « torpillage » apparaît également dans une notice individuelle en ligne ; elle ne doit pas être reprise comme une cause établie du naufrage.
Le jugement qui réunit les 29 victimes
Comme les hommes ont disparu en mer, leurs décès sont établis par la justice. Le 31 mai 1920, le tribunal civil de Toulon rend un jugement déclaratif de décès, transcrit dans les registres de l’état civil de Toulon sous le numéro 162. Ce document est essentiel : il énumère les 29 victimes, numérotées de 1 à 29, avec notamment leurs grades et des renseignements d’état civil. Il permet ainsi de dépasser le seul bilan d’un naufrage pour retrouver les hommes un par un.
La fin de la transcription présente une disposition singulière. C’est dans le passage consacré au dernier homme que figure la date de décès fixée par le tribunal au 22 décembre 1919 ; cette date n’est pas répétée dans chacun des 28 passages précédents. On y trouve également un tampon « Mort pour la France » auquel un « s » a été ajouté manuscritement au mot « Mort », faisant lire « Morts pour la France ».
Ce détail matériel n’est pas anodin. Il pose une question précise de lecture de l’acte : la date et la mention placées à la fin concernent-elles seulement le vingt-neuvième marin, ou bien les 29 hommes énumérés dans le même jugement ?
Une recherche qui rend les 29 marins visibles
En dépouillant la transcription, Les Biographies du Pays de Retz relève cette particularité. Nous constatons qu’aucune des 29 victimes n’est présente dans la base Mémoire des hommes. L’ONAC contactée, partage cette lecture collective de la mention.
Le 25 juin 2026, nous adressons au service Mémoire des hommes une copie de l’acte et nous exposons précisément la difficulté : les 29 hommes sont réunis dans un même jugement, mais la date de décès et le tampon modifié apparaissent seulement à sa fin. Nous exposons notre interprétation et proposons que « Morts pour la France » s’applique à toutes les victimes, et non à la seule dernière personne de la liste.
La réponse de Mémoire des hommes lève cette incertitude. Le site indique qu’à la lecture de l’acte, et par comparaison avec d’autres actes de ce type, les 29 hommes sont bien tous Morts pour la France à la date indiquée à la fin du document. Il annonce leur ajout dans la base. Les fiches de ces 29 Morts pour la France portent désormais la date de création du 8 juillet 2026.
Il faut distinguer les deux moments. Le jugement et sa transcription sont des documents de 1920 ; 2026 est l’année où cette source a été retrouvée, soumise à Mémoire des hommes et utilisée pour créer les 29 fiches jusque-là absentes de sa base. La découverte ne consiste donc pas à attribuer rétrospectivement une mention aux marins : elle consiste à retrouver et faire prendre en compte la portée collective d’une mention déjà présente sur leur acte.
Vingt-neuf vies, au-delà d’un bilan
Le naufrage du Pluvier pouvait se résumer à une ligne : un bâtiment disparu en Méditerranée et 29 morts. Le jugement de Toulon permet de restituer à ce chiffre des identités, des grades et des parcours à rechercher. La présence désormais vérifiable de leurs fiches dans Mémoire des hommes leur donne une visibilité supplémentaire et facilite le rapprochement avec les registres matricules, l’état civil, les monuments aux morts et les archives familiales.
Une victime née à Saint-Jean-de-Boiseau
Tout est parti d’un nom gravé sur le monument aux morts de Saint-Jean-de-Boiseau : celui d’Alfred Ferdinand Jean Marie FRÉOR.
C’est en recherchant Alfred Ferdinand Jean Marie FRÉOR, né le 8 juillet 1900 à Saint-Jean-de-Boiseau. Matelot administrativement rattaché au cuirassé Vergniaud, Alfred FRÉOR avait été temporairement affecté à bord du Pluvier, où il était placé « en subsistance ». Il se trouvait donc effectivement sur le remorqueur lors de sa disparition, sans faire partie de son équipage permanent. Le jugement déclaratif de décès le concernant a été prononcé le 31 mai 1920 puis transcrit à Toulon le 19 août. La presse nantaise signale sa disparition dans L’Ouest-Éclair du 15 janvier 1920.
En cherchant à reconstituer le parcours de ce jeune marin et à comprendre les circonstances de sa disparition, nous avons été conduits du monument communal aux archives de Toulon, puis d’un destin individuel à celui de tout l’équipage du « Pluvier ». Une recherche engagée autour d’un enfant de Saint-Jean-de-Boiseau a ainsi progressivement révélé l’ampleur d’un drame collectif longtemps resté dans l’ombre.
Cette histoire rappelle qu’une absence dans une base de données ne signifie pas nécessairement une absence dans les archives. Les 29 marins du « Pluvier » n’avaient pas été oubliés par l’état civil : leurs identités, leurs grades et leurs situations familiales figuraient dans le jugement déclaratif de décès transcrit à Toulon. Pourtant, aucun d’eux n’apparaissait dans la base Mémoire des hommes.
C’est l’examen attentif de ce document collectif — jusque dans son moindre détail, tel ce « s » ajouté à la plume au mot « Mort » sur le tampon « Mort pour la France » — qui a permis de retrouver ces 29 marins, de faire reconnaître leur statut et d’obtenir leur intégration dans la base nationale.
Cette page leur rend aujourd’hui l’hommage qui leur est dû. La liste des victimes présentée ci-dessous respecte scrupuleusement l’ordre dans lequel leurs noms apparaissent dans le jugement déclaratif de décès.
Nom Prénoms Date de naissance Lieu de naissance
BOUTIER Désiré 14/04/1882 Perros-Guirec
LE ROLLAND Augustin 29/08/1883 Brest
LE ROUX Stanislas 26/05/1886 Trébeurden
TRODEC Jean Paul 21/09/1898 Plounéour-Trez
RICHTER Henri 01/10/1886 Oran
NOEL Eugène 28/07/1897 Outreau
DERRIEN Jean Paul 12/05/1896 Ploubazlanec
QUISTINIC Joseph 08/07/1885 Saint-Pierre-Quilbignon
BIZIEN Marcel 04/08/1899 Douarnenez
HENRI Pierre 14/01/1902 Plourin
CLOAREC François Olivier Yves 02/04/1902 Brest
RECOUVROT Louis 17/04/1900 Paris
RUFFIER Marius 10/03/1899 Aime
NOURY André Emile 09/01/1900 Nantes
BOEHM Charles 12/04/1899 Thann
ROIDOT Claude 06/01/1900 Le Creusot
COUDRIN Georges 05/02/1900 Lencloître
MOLLE François Olivier Yves 23/03/1899 Sète
METGE Félix 04/09/1899 Arrigas
CARRE Pierre 10/10/1899 Pont-Scorff
DUPRAT Kléber 21/01/1899 Pisseleu
LE MEUR Yves Marie 22/12/1901 Saint-Michel-en-Grèves
MAILLARD Alexis 27/03/1898 Ceilloux
LOUBET Emile 23/02/1900 Saint-Bel
ROGEARD Omer 16/07/1898 Bouguenais
BERIGAUD Louis 12/02/1900 Taponnât
FREOR Alfred Ferdinand Jean Marie 08/07/1920 Saint-Jean-de-Boiseau
DENNILAULER Théophile Georges 21/12/1901 Schestadt
CASTAGLIOLA Marius Dominique 14/10/1899 Marseille
Sources :
Archives départementales du Var, état civil de Toulon, transcription n° 162 du jugement déclaratif de décès rendu le 31 mai 1920.
Source du nombre de victimes, de leur identification, de la date judiciaire du décès et de la mention figurant à la fin de l’acte. L’observation du « s » manuscrit est également documentée par l’agrandissement que vous avez fourni.
Fiches Mémoire des hommes des victimes du Pluvier.
Dossier « Pluvier — remorqueur-patrouilleur de l’État », Forum Pages 14-18
Compilation documentaire utilisée pour la construction du navire, son départ de Toulon et sa mission annoncée ; le dossier signale notamment L’Ouest-Éclair du 9 janvier 1920, p. 2, et Le Petit Parisien du 9 janvier 1920, p. 3. Ces articles sont des pistes de vérification : je ne les ai pas consultés directement.
Archives départementales du Var